"Le 30 novembre 1974, le paléoanthropologue Donald Johanson et son collègue Tom Gray fouillent la terre du site de Hadar en Ethiopie à la recherche de fossiles, sous un soleil meurtrier. La moisson n’est pas fameuse, alors ils décident de rentrer au camp. « En chemin, raconte Johanson, j’ai jeté un œil par-dessus l’épaule droite. La lumière se reflétait sur un os à demi-enterré. Je me suis agenouillé pour y voir de plus près. J’ai compris immédiatement que je regardais un coude ayant appartenu à un hominidé. Tout autour de nous, d’autres os reposaient à la surface du sol. » Ce jour là, ils découvrent un os du crâne, un fémur, des côtes, un pelvis, une mâchoire intérieure. Le squelette sera baptisé Lucy parce qu’au bivouac, l’équipe franco-américane qui conduit les fouilles, sous la direction conjointe de Donald Johanson et Maurice Taieb, écoute de temps en temps la chanson des Beatles Lucy in the sky with diamonds.
Lucy est une australopithèque, et son histoire va faire le tour de la planète. (Par un curieux glissement, le bénéfice de sa découverte est attribué en France au paléoanthropologue Yves Coppens, qui faisait certes partie de l’équipe franco-américaine, mais se trouvait à Paris au moment de la découverte. Yves Coppens a cosigné avec Johanson un article scientifique de 1978, mais pas celui de 1976, publié dans Nature par Johanson et Taieb).
Les Australopithecus afarensis, l’espèce à laquelle appartient Lucy ont vécu il y a environ 3 millions d’années. Leur cerveau, comparé au nôtre, est trois fois moins volumineux. La famille des australopithèques a fini par s’éteindre, alors que la branche Homo, à laquelle appartient Homo Sapiens notre grand-père était déjà apparue. Ainsi va la grande famille des hominidés.
Par ses caractéristiques, Lucy fait partie de notre famille, mais elle n’est pas notre grand-mère. Elle pourrait se situer quelque part à la transition entre homme et singe, même si cette séparation s’est produite bien plus tôt.
L’analyse de ses membres supérieurs et de ses os pelviens montre qu’elle marchait sur ses deux jambes, mais ses longs bras et ses jambes relativement courtes la rapprochent des singes. Les chercheurs pensent que Lucy pouvait à la fois se déplacer comme nous le faisons - ou presque, et grimper relativement facilement aux arbres. Ses poignets conservent des traits qui caractérisent la marche en appui sur les phalanges, propre aux singes, mais il s’agirait plus d’un héritage anatomique que d’une fonction utilisée pendant la marche. Et Lucy pouvait grimper aux arbres pour y cueillir des fruits, dormir ou échapper aux prédateurs.
Lucy, morte d’avoir mangé trop de noix ?
Lucy nous intéresse parce qu’elle nous éclaire sur l’alimentation des origines.
A l’université de l’Arkansas, le Pr Peter Ungar utilise une technique d’analyse topographique dentaire pour reconstituer le régime de nos ancêtres directs ou indirects. Un microscope couplé à une source de lumière lui permet de reconstituer une image en trois dimensions des surfaces dentaires. Grâce à elle, il peut déterminer les traces laissées sur l’émail par le régime alimentaire. Le Pr Ungar a comparé la surface des dents d’australopithèques afarensis, l’espèce de Lucy, à celle des premiers représentants de l’espèce Homo, à laquelle nous appartenons. Selon lui, Lucy et ses congénères consommaient surtout des aliments friables : noix, graines, racines, tubercules. Les dents des premiers Homo, il y a deux millions d’années évoquent un passage à des aliments plus coriaces, comme la viande.
Les australopithèques, un genre qui compte huit espèces recensées, se sont éteints il y a environ 1,5 millions d’années. Là encore, leurs dents détiennent peut-être la clé du mystère de cette disparition. Les australopithèques dits graciles comme Lucy, et les espèces plus proches de nous comme les australopithèques robustus ont évolué vers des molaires et prémolaires de plus en plus larges à l’émail épais, et des mâchoires de plus en plus fortes. De vrais outils à broyer des végétaux coriaces, riches en fibres, et concasser des noix avec leurs coques ! Les chercheurs pensent que cette ultra-spécialisation les a rendus vulnérables aux changements de leur environnement, alors que nos ancêtres de la lignée Homo, qui se nourrissaient en plus de chair animale ne pouvaient que s’adapter et se développer. Elle a peut-être coupés les australopithèques d’une source de nutriments indispensable au développement du cerveau, comme nous le verrons plus loin.
Quand les fleurs couvraient la planète
Mais notre histoire commence bien avant les australopithèques. A partir du Carbonifère, il y a 350 millions d’années, la Terre se recouvre de plantes gymnospermes, celles dont les graines sont libres - comme les conifères ou le ginkgo. Au cours du Crétacé, il y a 125 millions d’années, elles prennent le pas sur leurs prédécesseurs, les plantes à spores. Mais la complexité croissante des organismes vivants, la haute technologie végétale va les rattraper, les dépasser et finalement les surclasser.
Vers la fin du mésozoïque, il y a 95 à 65 millions d’années, de nouvelles plantes au mécanisme reproducteur sophistiqué, les angiospermes, apparaissent. Ce sont des plantes à fleurs – herbes et arbres, dont les graines sont encapsulées. Avec elles, l’auto-pollinisation est limitée et par conséquent la floraison, la diversité génétique sont multipliées.
Au cours du crétacé, les angiospermes sont partout : elles s’étalent en forêts sur toute la planète, offrant de nouvelles opportunités à la vie. C’est à cette époque que naissent des espèces animales qui se nourrissent de fleurs et de fruits (frugivores), de graines (gramnivores) et d’insectes, ces dernières tirant parti de l’explosion des espèces d’insectes qui ont suivi l’avènement de la floraison.
Vers la fin du crétacé, une collision avec une comète est vraisemblablement à l’origine de la disparition de plus de la moitié des espèces vivantes. L’aventure des dinosaures est interrompue. Les reptiles terrestres et les animaux invertébrés aquatiques sont lourdement touchés. On estime que parmi les vertébrés terrestres, tous ceux qui pesaient plus de 30 kg ont quitté l’histoire de l’évolution. Des écosystèmes sont dévastés, notamment sur le continent américain.
Le grand bond des primates
Les ancêtres des mammifères sont apparus il y a 220 millions d’années. Tous les mammifères ont des glandes pour donner du lait à leurs petits et une température corporelle constante. La catastrophe du crétacé les a en partie épargnés en raison de leur petite taille. Maintenant que les dinosaures, qui sont leurs principaux prédateurs diurnes et nocturnes, ont disparu, ils vont se développer - et pour certains retourner à la mer (baleines, phoques…).
A l’époque, aucun mammifère n’est carnivore, pas plus qu’il n’existe de grands herbivores (vache) ou de rongeur.
Partout, des écosystèmes entiers ont été balayés et repeuplés par les angiospermes, ce qui signifie encore plus de fleurs, de fruits, de graines et d’insectes au menu des animaux survivants. Un groupe de petits mammifères va en profiter pour augmenter en nombre et en diversité. Parmi ces animaux qui vivent dans les arbres et chassent la nuit, se nourrissent surtout d’insectes, il y a les primates. Mais aussi les lémuriens, les écureuils volants, les musaraignes arboricoles, qui sont classés par les biologistes dans le même superordre appelé Archonta.
L’héritage de ces primates arboricoles continue de vivre en nous, avec nos mains à cinq doigts préhensibles pour grimper et se suspendre, notre vision stéréoscopique, nos orbites de grande taille convergentes pour bien voir vers l’avant - car à quoi sert une vision latérale dans les arbres ?
Ces grands ancêtres nous ont légué d’autres caractéristiques moins connues.
Je me suis demandé il y a quelques années pourquoi l’homme est avec les singes et certaines chauve-souris, l’un des seuls êtres vivants à ne pas synthétiser de vitamine C. Les autres espèces vivantes la fabriquent à volonté à partir du glucose, alors que nous devons la chercher dans l’alimentation.
Je connaissais l’hypothèse avancée dans les années 1960 par le biochimiste américain Irwin Stone : nos ancêtres se nourrissant largement de fruits, baignant littéralement dans un océan de vitamine C, ils avaient cessé de fabriquer cette vitamine. Oui, mais pourquoi les chauves-souris ?
La réponse est venue au détour d’un entretien avec le paléoanthropologue Pascal Picq. Lorsque je lui ai appris que ni l’homme ni certaines chauve-souris ne fabriquaient de vitamine C, il m’a apporté la réponse. Les chauves-souris sont nos proches parents, qui appartiennent, elles aussi au superordre des Archonta.
Quand l’alimentation des primates et des chauve-souris, d’abord insectivore, s’est étendue aux fruits – et aux feuilles, aux graines il y a environ 50 millions d’années, une branche de nos ancêtres et une branche des chauve-souris, toutes deux particulièrement avides de fruits, a hérité d’une mutation – la perte de synthèse de la vitamine C."
Extrait du livre de Thierry Souccar "Le Régime préhistorique - Comment l'alimentation des origines peut nous sauver des maladies de civilisation". Editions Indigène (Montpellier). Sortie le 23 octobre 2006.