Les dérives de la psychobiologie

Par Lanutrition.fr Publié le 27/02/2008 Mis à jour le 25/02/2017
Enquête
La psychobiologie comme outil de sélection à l’embauche ou d’éducation des enfants : le meilleur peut parfois engendrer le pire.

L’histoire, révélée par le quotidien japonais Asahi, se déroule il y a quelques années. Pour la mise au point et le lancement d’une nouvelle machine révolutionnaire, l’un des plus gros fabricants japonais de fax décide de composer une équipe constituée de personnalités « rigoureuses et organisées. » Les psychologues maison sont consultés. Leur diagnostic : administrer un test sanguin aux employés et ne retenir que les porteurs du groupe sanguin AB, ce qui fut fait. Pour la plupart des Japonais, en effet – et pour 90% des étudiants - ils ne fait aucun doute que la personnalité est inscrite dans le groupe sanguin. Si les AB sont volontiers décrits comme « organisés », ils ont aussi la réputation d’exercer « une influence négative » si bien que le choix du fabricant de fax n’était peut-être pas si inspiré que ça ! Fallait-il retenir des groupes A, que la rumeur décrit comme « prudents » ? Ou des groupes B réputés « peu soucieux des détails » ? En réalité, explique Kiyoshi Ando, professeur de psychologie à l’université chrétienne de Tokyo, aucune étude sérieuse n’a jamais trouvé la moindre association entre le groupe sanguin et la personnalité, ce qui n’empêche pas une bonne proportion d’écoles maternelles japonaises de proposer aux enfants des modules d’enseignement fondés sur leur groupe sanguin.

Alibis scientifiques

Mais les progrès récents de la psychobiologie pourraient parer les curieuses pratiques japonaises d’un alibi scientifique. Si l’on reste loin de pouvoir prédire avec précision la personnalité à partir de marqueurs biologiques, le domaine est loin d’en être à ses balbutiements. Récemment, la seule analyse de quelques marqueurs sanguins a permis à une équipe américaine de dire avec 90% de réussite lesquels des participants étaient dépressifs. Selon Gilberto Gerra (université de Parme), qui est l’un des meilleurs spécialistes européens de neuroendocrinologie, il paraît aujourd’hui possible, par l’analyse de biomarqueurs et l’administration d’agonistes et d’antagonistes, de déterminer l’intensité des traits « recherche de la nouveauté » et « évitement de la souffrance » chez une personne, avec une assez grande fiabilité. Sachant que la recherche de la nouveauté caractérise souvent des personnalités dynamiques et curieuses, la tentation serait grande pour notre fabricant de fax de proposer des tests de ce type à ses employés.

Quant aux responsables de maternelles, nul doute qu’ils suivent avec intérêt les travaux de Richard Ebstein (Sarah Herzog Memorial Hospital, Jerusalem, Israël) qui a trouvé chez des nouveaux-nés âgés de deux mois une association entre le tempérament et la présence d’une altération des gènes du récepteur D4 de la dopamine et du transporteur de la sérotonine. Ces enfants, explique le chercheur, réagissent négativement aux situations quotidiennes, un signe qui pourrait prédisposer aux névroses à l’âge adulte. Richard Ebstein n’a pas encore trouvé d’altération génétique de ce type chez les enfants atteints de déficit d’attention-hyperactivité (ADHD), un trouble controversé du comportement et de l’apprentissage. Le diagnostic d’ADHD repose jusqu’ici sur un questionnaire clinique, mais selon Merle G. Paule (Centre national de recherche en toxicologie, Jefferson, Arkansas) la biologie pourrait bientôt permettre un dépistage précoce : « Les études d’imagerie cérébrale ont montré des différences dans certaines zones du cerveau d’enfants atteints d’ADHD, comme le corpus callosum antérieur. De plus, l’imagerie fonctionnelle suggère que chez ces enfants, le flux sanguin et l’utilisation d’énergie sont diminués dans le cortex préfrontal et le striatum. » Selon certaines estimations, l’ADHD affecterait 10 à 15% des jeunes Américains, un chiffre énorme qui pourrait inciter de nombreux parents à soumettre dès le plus jeune âge leur progéniture à des tests avant de leur administrer un long traitement.

Les psychobiologistes rassurants

Lorsqu’ils sont interrogés sur les dérapages qui pourraient toucher leur discipline, les psychobiologistes se veulent rassurants. Dean Hamer (Institut national de la santé, Bethesda, Maryland) ne croit pas un instant que les tests génétiques serviront un jour de discriminant de la personnalité. Et Robert Cloninger (université Washington, St Louis, Missouri) explique qu’il est « impossible de comprendre la personnalité humaine par les seules molécules. » Mais il faudra probablement toute la vigilance des comités d’éthique pour que le prochain fax révolutionnaire ne soit lancé par un quarteron de porteurs d’allèles longs du gène D4 du récepteur de la dopamine.

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