La psychobiologie, avenir de la psychiatrie

Par Lanutrition.fr Publié le 27/02/2008 Mis à jour le 02/06/2017
L'essentiel
Qu’est-ce qui pousse Paul à sauter à l’élastique et Raoul à la mélancolie ? Pour les psychobiologistes, ces tempéraments sont inscrits dans les gènes.

 

Le 16 juillet 1999, à 21 h 40, un avion monomoteur de marque Piper s’écrasait en mer au large de l’île américaine de Martha’s Vineyard, au nord-est de New York, tuant ses trois occupants. Aux commandes de l’appareil, une figure de la jet-celebrity planétaire : John Kennedy Jr, fils du président assassiné et neveu de Robert, lui aussi disparu précocément. Et les médias d’épiloguer sur la « malédiction » qui s’acharnerait sur cette famille : des descendants de Joseph et Rose Kennedy, les 10 déjà décédés n’ont pas dépassé l’âge moyen de 44 ans, soit 28 ans de moins que l’âge moyen de décès de leurs contemporains.

Mais pour le Pr Richard Ebstein, un généticien de l’Hôpital Sarah Herzog (Jérusalem, Israël), les Kennedy sont moins les victimes d’une « malédiction » que de leurs gènes. Ils sont, dit-il, porteurs d’un trait de tempérament d’origine héréditaire qui les pousse à prendre des risques et que les psychiatres appellent « recherche de la nouveauté ». Les individus qui répondent à ce profil ont dans la vie un comportement exploratoire qui les conduit à multiplier les expériences pour y puiser la stimulation émotionnelle que le quotidien ne peut leur apporter. Ebstein a identifié chez eux une forme particulière d’un gène appelé DRD4 qui porte les instructions servant à la synthèse de récepteurs dans les cellules nerveuses. Ce récepteur se lie à un messager chimique du cerveau, la dopamine, que l’on sait depuis très longtemps impliqué dans les sensations de plaisir, d’excitation, mais aussi l’agressivité, l’activité sexuelle et l’initiative. Les « chercheurs de nouveauté » hériteraient d’une version du gène un peu plus longue que la moyenne. Cette découverte a depuis été confirmée par le Dr Dean Hamer, à l’Institut National de la Santé Mentale (Bethesda, Maryland), mais d’autres équipes n’ont pu la reproduire, ressuscitant le vif débat sur la biologie de la personnalité.

 

L’intuition de Cloninger

Flash back. La « recherche de nouveauté » serait un terme vide de contenu sans l’intuition du Pr C. Robert Cloninger (université Washington, St. Louis, Missouri). Avant lui, deux disciplines se côtoyaient sans se mêler. D’un côté, les psychiatres utilisaient un questionnaire clinique plus ou moins fiable pour dépister les troubles de l’humeur et du comportement. En face, les chercheurs en neurosciences alignaient les découvertes sur le support biologique des émotions. En 1994, Cloninger, psychiatre et généticien, a fait sensation en proposant pour la première fois un modèle fédérateur.

Il offrait enfin aux cliniciens un outil de diagnostic fiable sous la forme d’un questionnaire sophistiqué (Inventaire du Tempérament et du Caractère ou TCI), devenu depuis le plus utilisé pour les troubles de la personnalité. En 30 minutes, le TCI identifie pour chaque individu, y compris en bonne santé, le niveau de 4 traits de caractère et de 3 traits de tempérament, dont la désormais fameuse « recherche de la nouveauté », qui façonnent la personnalité. Parallèlement, il avançait l’hypothèse que l’intensité de chacun des traits de tempérament diagnostiqués par le TCI était sous-tendue par le niveau d’un neurotransmetteur particulier : la dopamine pour la « recherche de la nouveauté », la sérotonine pour l’« évitement de la souffrance », la noradrénaline pour le « besoin de récompense. » Ainsi, devenait-il théoriquement possible d’affiner un diagnostic en dosant ces neurotransmetteurs (ou leurs produits de dégradation) dans les urines, le sang ou le liquide cérébro-spinal (voir la carte psychobiologique).

C. Robert Cloninger nous reçoit dans son service de l’université de St-Louis. « Je suis, dit cet homme posé, un simple clinicien qui a donné à d’autres experts l’envie de vérifier ou infirmer ma théorie. L’idée que chaque trait de tempérament est lié à l’une des monoamines, dopamine, sérotonine, noradrénaline était attirante, mais avec le recul, la relation n’est pas aussi simple que je le croyais. Chaque monoamine contribue à différents niveaux à plusieurs traits de tempérament et de caractère. » L’exemple de la recherche de la nouveauté et de son association avec la dopamine est éloquent. Le niveau de dopamine dans le sang a une signification, mais son utilité est limitée. Du coup, des généticiens comme Ebstein et Hamer se sont dit que si la dopamine est associée à la « recherche de la nouveauté », et si celle-ci est d’origine héréditaire comme le suggèrent les études sur les vrais jumeaux élevés séparément, alors les individus curieux et impulsifs devraient être porteurs d’altérations des gènes du système dopaminergique. « L’association qu’ils ont trouvée avec le récepteur D4 est une découverte importante, commente Robert Cloninger, mais ce trait n’explique pas plus de 4% de la variance de la recherche de la nouveauté entre les individus. Cela signifie que chaque dimension est sous la commande de 10 à 12 gènes importants. Nous sommes bien loin de pouvoir expliquer une dimension de la personnalité par un seul marqueur biologique. »

 

Lire la personnalité dans l’activité du cerveau

Malgré ces réserves, les réalisations récentes frappent l’esprit. Dans une étude, Cloninger et son équipe ont réussi à rendre compte de 30% des différences de tempérament entre plusieurs volontaires par l’analyse de 60 marqueurs biologiques dont plusieurs hormones et neuropeptides. De son côté, le Dr Gilberto Gerra (université de Parme, Italie) a évalué la sensibilité des systèmes dopaminergiques, sérotoninergiques et noradrénergiques d’un groupe de personnes âgées de 20 à 32 ans en leur administrant sélectivement des molécules qui stimulent ou bloquent chaque système. Il a vérifié que les 3 principales monoamines pressenties par Cloninger sous-tendent bien les traits de tempérament identifiés par le TCI. Robert Cloninger fonde aussi de grands espoirs sur l’imagerie cérébrale. Quand nous l’avons rencontré, il mettait la dernière main à une cartographie des régions et réseaux cérébraux associés aux traits identifiés par le TCI. Un développement basé sur des travaux du type de ceux conduits à l’université de Tohoku (Japon) par le Dr Motoaki Sugiura, qui vient de révéler que la personnalité peut se « lire » dans l’activité de certaines régions du cerveau.

Robert Cloninger est persuadé que la psychiatrie est sur le point de vivre sa révolution : « De la même manière que le cardiologue teste une fonction cardiaque, le psychiatre pourra faire appel à l’imagerie cérébrale ou certains marqueurs biologiques. C’est ce que j’appelle la psychobiologie fonctionnelle. » A Parme, Gilberto Gerra pense que le travail de Cloninger va permettre une meilleure prise en charge des utilisateurs de stupéfiants. « Il n’y a pas un profil unique de cocaïnomane. Ceux qui ont une « recherche de la nouveauté » développée recherchent dans la cocaïne une certaine euphorie. Mais ceux qui ont un « évitement de la douleur » élevé sont des dépressifs. Il leur faut donc un traitement personnalisé contrairement à ce qui se pratique aujourd’hui. » A St. Louis, le Dr John Constantino a adapté le questionnaire de Cloninger à la psychologie infantile. Les tests montrent que les enfants qui obtiennent à la fois un score élevé en recherche de la nouveauté et un score bas en coopérativité ont un risque élevé d’être attiré par les drogues. S’ils étaient dépistés, plaide-t-il, ces enfants qui sont à la recherche d’émotions extraordinaires pourraient bénéficier de programmes réhabilitant la valeur des petites émotions quotidiennes.

Loin de ces préoccupations prophylactiques, le généticien Dean Hamer aimerait juste vérifier si les Kennedy sont bien porteurs d’une forme particulière du gène du récepteur D4 de la dopamine. Il a proposé d’analyser leur ADN, mais n’a toujours pas reçu de réponse.

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