Un chercheur en colère

Par Lanutrition.fr Publié le 02/05/2006 Mis à jour le 17/02/2017
Dans Sciences et Avenir, le cardiologue Michel de Lorgeril (CNRS, Grenoble), l’un des pères du célèbre « régime crétois », accuse les organisateurs d’une nouvelle étude clinique française de sérieusement malmener l’éthique médicale.

9 juin 2003

C’est l’un des chercheurs français pour lesquels on a de l’estime. Avec le Dr Serge Renaud, le cardiologue Michel de Lorgeril (CNRS, Grenoble) est l’auteur de la célèbre « Etude de Lyon » au cours de laquelle un régime alimentaire de type méditerranéen, riche en acides gras de la famille Oméga 3 (colza) a permis de réduire très sensiblement la mortalité d’un groupe de patients coronariens. Pour cette démonstration magistrale, Renaud et de Lorgeril sont connus et appréciés mondialement. En France, c’est un peu différent. On se méfie des chercheurs qui bousculent les idées reçues et qui, de surcroît ont leur franc parler. Renaud et de Lorgeril ne sont donc pas devenus, à notre regret, les inspirateurs de la recherche en nutrition et de la politique nutritionnelle nationale. Ce rôle a été dévolu à d’autres, plus ternes, plus politiques, et disons-le, moins compétents.

Mais ce n’est nullement par dépit que Michel de Lorgeril vient de pousser un coup de gueule dans Sciences et Avenir de juin. Il y dénonce les conditions dans lesquelles se lance une étude d’intervention baptisée SU.FOL.OM3. Cette étude est conduite par le Dr Serge Hercberg (qui est aussi le patron du Programme National Nutrition Santé) et elle est destinée à prendre le relais de l’étude SU.VI.MAX dirigée par le même Hercberg, qui s’arrête. Sufolom3 veut comparer à un placebo les effets pendant 6 ans d’un supplément quotidien d’huile de poisson, riche en acides gras de la famille Oméga 3 (EPA et DHA) associé à des vitamines B6, B9 et B12 chez des patients coronariens et des personnes ayant subi un accident vasculaire cérébral.

Michel de Lorgeril faisait partie du Comité scientifique de SU.VI.MAX. Sollicité pour superviser l’étude Sufolom 3, il a refusé net de cautionner cette nouvelle expérience. Selon lui, on dispose de suffisamment de preuves de l’intérêt des acides gras Oméga 3 en prévention secondaire pour rendre inutile une telle étude qu’il assimile à du « gaspillage ».

Dans un article à paraître dans la revue Performance Médicale, Michel de Lorgeril détaille en effet les bénéfices prouvés de ces graisses alimentaires et estime que tout patient coronarien, ou tout patient à risque élevé d'être coronarien, « devrait bénéficier d'une supplémentation systématique en acides gras Oméga 3, et ceci par application d'un simple principe de précaution, car ces acides gras ont clairement fait la preuve de leurs propriétés cardioprotectrices sans effet secondaire à craindre et à un coût fort modeste pour l'Assurance Maladie. » Et de relever à ce titre qu’un produit contenant des acides gras Oméga 3 vient de se voir accorder une AMM (autorisation de mise sur le marché) dans le post-infarctus et un remboursement par l'Assurance Maladie dans la même indication.

Le Dr de Lorgeril accuse donc le protocole de Sufolom 3 de malmener l’éthique médicale. « On a aujourd’hui, dit-il, la quasi-certitude que les Oméga 3 protègent des maladies cardiovasculaires les personnes qui ont subi un infarctus. Relancer une étude en donnant un placebo à ces personnes à risque, c’est quasiment se rendre coupable de non assistance à personne en danger. » Mêmes réserves chez le Dr Serge Renaud (Bordeaux) qui dit « n’avoir guère d’affinités avec ce genre d’étude. » Le Dr de Lorgeril estime en conclusion que si les volontaires étaient clairement informés des résultats déjà obtenus avec des Oméga 3, ils refuseraient de participer à l’étude.

Cette prise de position lui vaut bien sûr les foudres du Dr Serge Hercberg qui, dans un courrier adressé aux membres du comité scientifique de Sufolom 3, se dit victime d’une « vengeance » dont l’instigateur ne serait autre que… votre serviteur, coupable d’avoir ouvert les colonnes de Sciences et Avenir à Michel de Lorgeril ! (1)

Au lieu de crier au complot, le Dr Serge Hercberg serait bien inspiré de répondre avec les mots de la science aux graves critiques soulevées par l’étude Sufolom 3. Mais cette réponse n’est sûrement pas pour demain. L’attention de cet éminent savant est tout entière absorbée par les préparatifs de la cérémonie de clôture de l’étude SU.VI.MAX qui se tiendra le 21 juin en présence de pas moins de 3 ministres. A cette occasion, le chercheur n’a pas ménagé sa créativité, qui est grande. Dans un decorum jamais osé depuis le film Gladiator, « la " flamme SU.VI.MAX " (sic) sera transportée par 100 Suvimaxiens (re-sic)depuis la station de métro Volontaires jusqu'à la Porte de la Muette ». Evidemment, ça tourne un peu à la fête à neu-neu sur la fin avec « l’Inscription au Guinness des Records du plus grand rassemblement des croqueurs de fruits et légumes. » Dur, dur le métier de chercheur !

(1) Selon lui, je chercherais ainsi à me venger d'une pétition qu'il avait lancée lors de la parution du "Programme de Longue Vie" en 1999, et dans laquelle il s'en prenait au contenu de l'ouvrage !

A découvrir également

Back to top