Glyphosate : un toxicologue décrypte l'émission 'Envoyé Spécial'

Par Priscille Tremblais Publié le 28/01/2019 Mis à jour le 28/01/2019
Point de vue

Le Pr Jean François Narbonne, expert en toxicologie, revient dans cet entretien sur l'émission d'Envoyé spécial de janvier 2019 sur le glyphosate. Pour lui, les médias confondent glyphosate et Roundup.

Le Pr Jean François Narbonne, professeur honoraire de Toxicologie de l'université de Bordeaux, ancien expert auprès de l’ANSES et du Conseil de l’Europe a regardé l'émission Envoyé Spécial du 17 janvier consacrée au glyphosate. Selon lui, "les teneurs urinaires en glyphosate sont très faibles" et "il serait souhaitable que les médias communiquent sur le Roundup et non plus sur le glyphosate s'ils souhaitent informer réellement le consommateur sur les risques en santé publique."

LaNutrition.fr : Vous avez souhaité réagir à l’émission d’Envoyé spécial sur le glyphosate du 17 janvier 2019. 

Pr Jean-François Narbonne : Oui car elle pose de nombreuses questions éventuellement sur le plan de la déontologie journalistique, ce qui n’est pas de ma compétence, mais surtout sur le plan scientifique. Il est étonnant qu’une telle émission n’ait pas fait appel à un expert scientifique pour mettre en œuvre l’étude d’imprégnation urinaire et pour l’interprétation des résultats. Les différentes séquences de l’émission peuvent être éclairée par les données scientifiques disponibles, que j’ai rassemblées dans un article.

Vous insistez dans cet article sur la nécessité de faire la distinction entre glyphosate et Roundup.

Dans les médias, on parle de glyphosate alors que la plupart du temps il s’agit de Roundup. En effet, le Roundup standard contenait 58% d’eau 36% de sel de glyphosate et 6% d’un surfactant (composé destiné à favoriser la pénétration du Gly dans les cellules végétales), la tallow-amine éthoxylate. Le Centre international de recherche sur le cancer (IARC) a classé le glyphosate comme probablement cancérogène (2A), au contraire des Agences européennes et du groupe d’experts FAO/OMS, ce qui fait que deux comités d’experts de l’Organisation mondiale de la santé ne sont pas sur une même position. L’argument principal du classement 2A (IARC) vient du lien entre l’exposition de cohortes d’agriculteurs et l’induction de lymphome non hodgkinien. Or ces études épidémiologiques portent sur l’exposition au Roundup ou autres préparations et non au glyphosate qui n’est jamais utilisé seul.

Comment interpréter le cas du jardinier américain qui a gagné son procès contre Monsanto ?

Ce jardinier américain, M. Dewayne Johnson, a gagné son procès contre Monsanto du fait de l’utilisation du Roundup, et non du glyphosate qu’il n’a jamais utilisé pur. Il est d’ailleurs évident pour tout toxicologue que les atteintes spectaculaires de la peau présentées dans le reportage sont dues à un solvant corrosif et non à un herbicide dont la toxicité cellulaire est très faible. D’ailleurs Monsanto ne se prive pas de préciser que dans cette affaire le glyphosate n’y est pour rien, puisque c’est le Roundup qui a été jugé responsable par le tribunal. 

Dans le reportage, il est dit que depuis l’utilisation du glyphosate dans le nord du Sri Lanka, dans les rizières, le nombre de néphropathies a fortement augmenté. 

La cause serait due à la diffusion de l’herbicide dans les masses d’eau et à la chélation des métaux présents dans les sédiments. Le complexe ainsi créé sous forme de particules serait absorbé par les populations via l’eau de boisson. Ici le processus invoqué est tout à fait crédible et cohérent avec le fort pouvoir chélateur du glyphosate, comme d’ailleurs d’autres acides aminés, qui ont vocation à fixer les métaux nécessaires au fonctionnement des protéines enzymatiques. Cependant, l’extension de l’interdiction du glyphosate par les autorités nationales à l’ensemble du pays ne se justifie pas, en particulier pour ce qui concerne les cultures du thé dans le sud. Dans ce dernier cas, les traitements se font en milieu sec, ce qui limite fortement la migration vers les nappes phréatiques et donc l’exposition des populations par le vecteur de l’eau de boisson. On comprend mieux la réaction du planteur de thé qui critique l’interdiction nationale qui multiplie par 10 son coût d’exploitation alors que les problèmes sanitaires ne concernent qu’un agrosystème particulier (le riz) et peut être un problème local de forte contamination des sédiments par les métaux. 

Dans l’émission d’Envoyé spécial, des « people » se sont prêté à des analyses de glyphosate dans les urines. Quelle valeur accorder à ces dosages ?  

Pour le glyphosate, dont la demi-vie chez l’homme est de l’ordre de 6 h, il est logique de rechercher les traces de glyphosate dans l’urine, soit avec les techniques les plus précises faisant appel à la spectrométrie de masse haute résolution (c’est cette technique qui est utilisée dans les études officielles nationales ou européennes), soit avec des techniques moins précises faisant appel à des anticorps spécifiques dites ELISA qui sont moins coûteuses et donc plus adaptées à des études exploratoires. Cependant, les analyses urinaires ont un biais important du fait que la seule condition permettant une interprétation sérieuse est le prélèvement des urines de 24 h. En effet l’excrétion d’une substance est variable au cours de la journée et l’urine la plus concentrée étant la première urine du matin, il faut donc collecter l’urine sur l’ensemble de la journée et prendre un échantillon de ce pool pour analyse. Prendre un échantillon à n’importe quel moment de la journée n’est pas représentatif de l’exposition réelle. 

Existe-t-il pour le glyphosate un seuil en-dessous duquel il n’y a pas de risque pour la santé ? 

Les données de biosurveillance peuvent être interprétées en termes d’évaluation des risques à l’aide de valeurs guides qui ont été développées en Allemagne ou aux Etats-Unis. En Allemagne, les valeurs repères pour l’interprétation des études de biosurveillance dites HBM sont dérivées des études épidémiologiques ayant mesuré à la fois les effets et les expositions à l’aide de biomarqueurs. Le repère dit HBM-I correspond à la concentration d’une substance dans une matrice biologique humaine en dessous de laquelle il n’y a pas de risques d’effets néfastes sur la santé. Ces seuils sanitaires appelés en France VBI pour valeur biologique d’interprétation (ou encore valeur d’imprégnation critique) sont explicités mon livre Sang pour sang toxique. Ils permettent de procéder à une évaluation des risques dans des conditions les plus proches de la réalité. 

Officiellement il n’existe pas de VBI pour le glyphosate puisqu’il n’y a pas suffisamment d’études épidémiologiques montrant des effets sanitaires très significatifs du glyphosate seul et de plus pour lesquelles des mesures de marqueur urinaire auraient été effectuées pour tenter d’établir une relation dose/effet chez l’homme.  

Peut-on quand même dire si les résultats des analyses communiqués dans l’émission, de 0,19 à 1,26 µg/l, présentent un risque ?

Pour des données d’interprétation de données en population générale, on peut trouver des publications qui nous permettent d’estimer au moins une valeur HBM-I. Si on se réfère à la publication de Parvez et al., parue en 2018 et mesurant les effets de l’exposition au glyphosate sur des la durée de la gestation et des paramètres anatomique du nouveau-né (poids à la naissance, périphérie du tour de tête, paramètres généralement sensibles à l’exposition aux pesticides) on peut fixer un seuil critique HBM-I estimé à 4 µg/l, en dessous duquel il n’y a pas de risques d’effets néfastes sur la santé.

Par ailleurs, on peut quand même interpréter des valeurs de biosurveillance, non en termes de risques sanitaires mais de surexposition éventuelle d’une population. Il s’agit de valeurs de référence (RF) d’exposition interne déterminées à partir d’une étude d’imprégnation sur la population générale d’une aire géographique. On peut ainsi estimer pour l’Europe en population générale une RF de 1,54 µg/l, située au 95° percentile de la distribution, c’est-à-dire la population la plus exposée.

Donc pas de surexposition ?

On peut conclure que les résultats des dosages urinaires présentés dans le reportage d’Envoyé spécial peuvent tout à fait être interprétés, à condition bien sûr de s’adresser à des experts compétents ; les valeurs de 0,19 à 1,26 µg/l ne sont d’abord que des valeurs indicatives du fait des conditions de prélèvement, mais elles se situent dans la fourchette des teneurs actuelles mesurées en Europe, et inférieures à ce que l’on peut estimer comme valeur de référence. Les individus testés sont donc au niveau du bruit de fond, aucun n’est surexposé. 

Ces valeurs les situent à un niveau 4 fois inférieur à ce qui peut être estimé comme le premier seuil de préoccupation HBM-I de 4 µg/l. De plus le glyphosate est le moins toxique des pesticides généralement investigués et les teneurs urinaires sont très faibles comparées à d’autres molécules pesticides ou contaminants domestiques et environnementaux. Il serait fortement souhaitable que les médias communiquent sur le Roundup et non plus sur le glyphosate s'ils souhaitent informer réellement le consommateur sur les risques en santé publique.
 

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