Les médicaments qui tuent

Par Lanutrition.fr Publié le 28/04/2006 Mis à jour le 17/02/2017
Merck, le fabricant du Vioxx doit faire face à des dizaines de procès dans tous les pays où ce médicament contre les rhumatismes était prescrit. Preuve qu'aujourd’hui, il ne suffit plus de se prémunir de la maladie, il faut aussi se protéger des médicaments

25 août 2005

L'histoire française du Vioxx

 

Quand Stéphane Watelet, le jeune patron de la société d’édition Télémaque m’a demandé il y a un peu moins d’un an de rédiger l’adaptation française du livre d’Andrew Goliszek, Au nom de la Science, il voulait entre autres un chapitre sur les procédures d’autorisation des médicaments en France. Et il avait raison. Les Français, qui figurent parmi les plus gros consommateurs de médicaments de la planète doivent savoir comment se décident les autorisations de mise sur le marché des substances que les médecins leur prescrivent.
Mais j’avais un problème : il n’y a rien de plus rébarbatif que la description des étapes administratives de la naissance et la vie d’un médicament. Alors j’ai proposé à Stéphane un petit artifice : utiliser comme fil directeur un vrai médicament.
Comme on était à l’automne 2004, ce choix s’est porté sur le Vioxx.
Donc, j’ai consacré quelques semaines de mon temps à reconstituer le versant français du parcours du Vioxx. Non seulement parce que cela servait ma démonstration, mais aussi pour laisser une mémoire écrite à l’intention des centaines de familles francophones qui ont été touchées parfois cruellement par cette catastrophe sanitaire.

 

Plusieurs milliers de victimes en France

Combien sont-elles ? En France, l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé, l’Afssaps, rassure en annonçant que « quelques centaines d’accidents graves » seulement auraient été rapportés. C’est oublier un peu vite qu’une fraction seulement (certains auteurs disent 1 à 2 %) des effets indésirables est signalée aux autorités sanitaires. Par exemple, la FDA a reçu une moyenne de quatre-vingt-deux rapports signalant chaque année des réactions indésirables à la digoxine. Un nombre relativement faible, qui a longtemps fait penser que ce médicament ne posait pas de gros problèmes, jusqu’à ce qu’une enquête sur les dossiers médicaux révèle deux cent deux mille deux cent onze hospitalisations dues à la digoxine au cours d’une période de sept ans. L’Afssaps annonce aussi des données rassurantes issues de Cadeus, une étude sur quarante mille patients mise sur pied à l’initiative du ministère de la Santé pour suivre les conditions de prescription des nouveaux anti-inflammatoires (et non précisément leurs effets secondaires). Au début de l’année 2005, les résultats de Cadeus étaient annoncés pour mars.
Mais en mars, ils étaient repoussés à octobre.
De toute façon, compte tenu des limites de cette étude, il est peu probable qu’elle permette de se faire une idée du nombre de victimes en France.
Alors, comment l’estimer ?
Il y aurait eu, en France, environ dix fois moins d’ordonnances qu’aux États-Unis pour le Vioxx. S’il se confirme que plus de la moitié des accidents attribués au Vioxx aux États-Unis ont été provoqués par le dosage en vigueur en France, on peut estimer que le Vioxx a causé plusieurs milliers d’accidents dans notre pays et non pas « quelques centaines. » A quand une étude d'impact sur la base des statistiques américaines ?

 

Quand les médicaments tuent

L’affaire du Vioxx n’est malheureusement pas une première. En septembre 1997, l’Isoméride (dexfenfluramine) et le Pondéral (fenfluramine), deux coupe-faim très « tendance », sont poussés vers la sortie après avoir fait plusieurs dizaines de milliers de victimes. Le 9 août 2001, après la mort de cinquante-deux malades, Bayer décide de retirer sa cérivastatine, un médicament vedette contre le cholestérol élevé, vendue en France sous le nom de Cholstat et de Staltor. La cérivastatine, aurait fait 7 577 décès dans le monde. Puis vient le Vioxx. La coupe est pleine le 1er janvier 2005 lorsque le British Medical Journal accuse le laboratoire Eli Lilly, à l’origine de l’antidépresseur-star Prozac (fluoxétine), d’avoir caché aux autorités sanitaires les résultats d’une étude interne montrant un risque de suicide plus élevé que ce que l’on pensait jusqu’ici. Et voici que la paroxétine, un antidépresseur de GlaxoSmithKline (GSK) augmenterait aussi le risque de suicide, selon une étude récente de l'université d'Oslo.
Aujourd’hui, les assurés sociaux sont devenus les victimes de la course effrénée des laboratoires pharmaceutiques aux fameux « blockbusters », ces médicaments miracles capables chacun de générer plus d’un milliard de dollars de chiffre d’affaires dans le monde entier. Des molécules « high-tech », comme le Vioxx, qui devaient libérer une population vieillissante des troubles et des maux qui pourrissent la vie : obésité, dépression, cholestérol, douleurs de l’arthrose. Des médicaments vite testés, vite commercialisés, dressés comme des dindes de Noël et massivement promus pour bénéficier au mieux des vingt années d’exclusivité – dix lorsqu’on retire la phase de mise au point – que leur garantit leur brevet.

 

La transparence selon l'Agence européenne du médicament

Dans l'affaire des coxibs (la classe de médicaments dont fait partie le Vioxx), l'agence européenne du médicament, l'EMEA a constamment été à la traîne. A l'automne 2004, au moment du retrait du Vioxx, le comité scientifique de l'EMEA a fait savoir que "les bénéfices des coxibs (la classe de médicaments à laquelle appartient le Vioxx) l'emportaient sur les risques d'effets secondaires." A la même époque, pourtant, les inquiétudes concernant un autre médicament, le Bextra (valdecoxib) gagnaient les milieux médicaux. En décembre 2004, les Drs Wayne Ray, Marie Griffin et Michael Stein,de l'école de médecine Vanderbilt (Tennessee) lançaient un appel officiel à leurs confrères pour ne plus prescrire d'anti-inflammatoire de type coxib comme le Bextra, le Vioxx et le Celebrex, tant que des études supplémentaires n'auraient pas été faites pour mieux évaluer leurs risques. Finalement, au printemps 2005, l'EMEA proposait le retrait du Bextra ! Devant un tel étalage de constance et de rigueur scientifique, j'ai demandé le 5 avril dernier à Martin Harvey-Allchurch, le responsable de la communication de l'EMEA que soit rendue publique la liste des membres du comité scientifique, ainsi que les liens qu'ils entretiennent avec les laboratoires. Après quelques tergiversations sémantiques embarrassées, voici sa réponse : "Cette information, on ne l'a jamais donnée, parce qu'on ne nous l'a jamais demandée." Ah bon. Parce que ni les citoyens européens, ni les médias ne sont très curieux, l'EMEA se croit autorisée à garder le secret le plus total sur des experts dont les avis engagent notre santé, et de quelle manière ! Mais maintenant que j'ai officiellement demandé cette information à l'EMEA, ce n'est pas pour autant que l'agence européenne la donne ! Martin Harvey-Allchurch avait bien promis de "voir ce qu'il est possible de faire." Mais depuis, je n'ai jamais plu entendu parler de lui, ni de l'EMEA, ni de ses mystérieux experts. Peut-être qu'il a perdu mon numéro de téléphone.

 

La France plus vigilante sur les plantes que sur le Vioxx

Alors aujourd’hui, il ne suffit plus de se prémunir de la maladie, il faut se protéger des médicaments, et des experts qui les évaluent !
C’est d’autant plus vrai que les autorités sanitaires, en interdisant les molécules naturelles qui auraient pu faire de l’ombre aux profits des laboratoires pharmaceutiques ne nous laissent guère d’alternatives pour nous soigner.
Un exemple ?
Alors que l’Afssaps, hypnotisée par Merck, a soutenu le Vioxx jusqu'au bout, elle a émergé brièvement de sa catalepsie pour interdire le 9 janvier 2002 la délivrance et l’utilisation de produits de phytothérapie contenant du kava (Piper methysticum), une plante originaire des îles du sud du Pacifique, réputée pour ses propriétés anxiolytiques. Elle réagissait ainsi à une série de cas d’atteintes hépatiques survenues chez des malades ayant consommé du kava en Allemagne. En tout et pour tout seuls 7 autres pays ont interdit cette plante (Allemagne, Australie, Canada, Irlande, Singapour, Suisse et Angleterre) alors qu’on peut toujours acheter du Kava aux Etats-Unis par exemple.
Le kava a toujours représenté une menace pour les médicaments de l’anxiété. Selon une méta-analyse publiée en 2003, le kava est aussi efficace que des médicaments. Et en plus, il est dénué d’effets indésirables à court et moyen terme (6 mois).
Dans Au nom de la Science, paru en juin, j'ai écrit qu’il n’existe absolument aucune preuve que les atteintes hépatiques rapportées en Allemagne ont été provoquées par le Kava.
Et surprise ! Le mois dernier, se rendant compte probablement de leur bévue, les autorités allemandes ont levé partiellement l’interdiction qui frappait le kava. Des demandes d’autorisation de mise sur le marché pourront être déposées dans ce pays.
Commentaires du Dr Edzard Ernst (université Exeter, Royaume-Uni) : « Déjà en l'an 2000, nous disposions de données scientifiques établissant l'efficacité et l'innocuité du kava. Malheureusement, il faut bien reconnaître que les critères de la médecine fondée sur les preuves ne président pas toujours aux décisions prises par les comités médicaux chargés de réglementer ces substances. Les préjugés prennent parfois le dessus. »
En mars 2002, alors que les Français venaient d'être privés de kava, s'est tenu le salon de médecine Medec, le rendez-vous annuel de la formation des médecins généralistes. Les participants y ont été invités à élire « le médicament de l’année. » Ils ont joyeusement plébiscité … le Vioxx ! En septembre, Merck a reçu le prix dans les salons du Sénat et en présence d’un ministre.
Alors, le titre de plante de l’année remis en 2005 par un ministre aux producteurs de kava d'Océanie sous les dorures du Sénat ? On peut toujours rêver dans les nakamals et les bars à kava du côté de l'Anse Vata, vers Nouméa.

PS 1 : Tiens, et si vous contactiez l'EMEA pour l'interroger sur l'appartenance des experts de l'agence ? L'adresse : [email protected]

PS 2 : L'Association d'aide aux victimes des médicaments va transmettre les premiers dossiers des victimes françaises du Vioxx a un cabinet américain pour qu'elles soient jointes à l'action judiciaire en cours contre Merck. Si vous souhaitez bénéficier de cette procédure, contactez l'AAAVAM au 01 41 10 87 00 ou par mail : aaav[email protected].

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