Miracle : après Tchernobyl, la France épargnée par le Vioxx

Par Lanutrition.fr Publié le 28/04/2006 Mis à jour le 17/02/2017
Le Vioxx, cet anti-inflammatoire prescrit dans l'arthrose aurait fait des dizaines de milliers de victimes aux Etats-Unis. Et en France ? Selon l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps), notre pays aurait été miraculeusement épargné. Un peu comme quand le nuage de Tchernobyl s'est arrêté aux frontières...

10 février 2005

Merci Sainte Geneviève !

Quelle est donc cette force divine qui préserve notre beau pays des catastrophes qui ravagent le monde ? Il y a 19 ans, le nuage parti de Tchernobyl, s’était, souvenons-nous-en, miraculeusement arrêté à l’aplomb même des frontières belges, allemandes, suisses et italiennes déversant opportunément ses scories radioactives chez nos voisins avant de poursuivre sa route, rose joufflu et propre comme un poupon sortant du bain, poussé par la brise parfumée du printemps.
Eh bien, mes chers internautes, le miracle s’est reproduit ! La bonne fée qui veille sur la France a remis ça. Cette fois, nous lui devons d’avoir été totalement épargnés par la catastrophe sanitaire du Vioxx. Le Vioxx, ou rofecoxib, c’est ce médicament anti-inflammatoire de l’arthrose et de l’arthrite que le laboratoire Merck a retiré du marché le 30 septembre 2004 pour cause d’infarctus et de morts subites en série. Si l’on en croit les estimations de la Food and Drug Administration, le Vioxx n’a pas fait dans le détail : 88 000 à 139 000 accidents graves rien que pour les Etats-Unis, comme France-Inter l’a rapporté brièvement le 25 janvier 2005 dans son journal de la mi-journée. Et en France ? Pas plus France-Inter que France 2, qui a consacré une émission au Vioxx… aux Etats-Unis, ne se pose la question. Car en France, le Vioxx, pourtant prescrit neuf millions de fois, n’a quasiment pas fait de victimes. Merci Sainte Geneviève.

Les mêmes conditions de prescription qu'aux Etats-Unis

Voilà en substance le message que récite sur toutes les chaînes et dans tous les journaux l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps). Une belle histoire à la Tchernobyl, un joli conte bien troussé, débité avec une conviction désarmante. Aussi attendrissant que mon plus jeune fils, Louis, quand il s’applique sur un poème de Maurice Carême. Et la presse d’opiner. Pensez, l’Amérique n’a que ce qu’elle mérite : une agence sanitaire, la FDA, financée à 70% par les laboratoires (sous-entendu : au contraire de l’Afssaps), un médicament – le Vioxx – autorisé à des doses et pour des durées de prescription qui n’ont pas court chez nous. Grâce à la clairvoyance de l’Afssaps, le Vioxx est en France un non-événement.
Hélas, tout cela est aussi faux que le sourire peint du clown Auguste. D’abord, précisons que l’essentiel des ressources de l’Afssaps provient, comme pour la FDA, de l’industrie pharmaceutique (eh oui, l’Afssaps est, comme la FDA, financée à près de 70% par les laboratoires !).
Ensuite, la majorité des victimes américaines du Vioxx ont pris le médicament aux doses prescrites en France (12,5 et 25 mg/j). Une analyse parue dans le Lancet sous la plume de Peter Jüni (université de Berne, Suisse) n’a d’ailleurs pas trouvé que les fortes doses (50 mg/j) font moins de dégâts que les doses faibles à modérées. La durée moyenne de prescription ? Tout laisse penser qu’elle était semblable en France et aux Etats-Unis (3 mois). Comment alors expliquer que les Etats-Unis recensent des dizaines de milliers de victimes là où l’Afssaps évoque au plus quelques centaines de cas ? Comme le montre l’histoire du Vioxx que je retrace pour l’adaptation française d’un livre à paraître (1), l’Afssaps, avec d’autres agences, a depuis la commercialisation du Vioxx été à la traîne des événements, négligeant les signaux d’alerte qui auraient dû la pousser à intervenir.

Un appel aux victimes du Vioxx

Ce n’est pas sur France-Inter ou sur France 2 que les autorités sanitaires françaises sont accusées de lenteur ou d’incompétence. C’est dans le Lancet, la revue médicale britannique, qui n’est pas forcément lu par vos voisins de palier. Dommage. Car dans le Lancet, Peter Jüni écrit « qu’une augmentation du risque d’infarctus du myocarde était évidente à partir de 2000. A la fin de l’année 2000, cet effet était substantiel, et il était peu probable qu’il fût dû au hasard. » Jüni reproche donc aux agences sanitaires de n’avoir pas fait leur travail.
Evidemment, l’agence française cherche à prouver que, contrairement à ce qu’affirment Jüni et d’autres, il était impossible de savoir, avant 2004, que le Vioxx était dangereux. C’est le sens d’une lettre publiée le 1er janvier dans le Lancet par deux experts français « au nom du comité d’AMM (autorisation de mise sur le marché) de l’Afssaps. » « Nous nous sentons obligés, écrivent-ils, de répondre à ce qui pourrait être interprété comme une accusation d’incompétence. »
L’Afssaps a également tout intérêt à ce que les chiffres officiels des victimes françaises du Vioxx soient les plus bas possibles. Elle évoque donc les données de la pharmacovigilance, en oubliant de préciser que les cas qui lui sont signalés par ce canal ne représentent qu’une fraction du nombre de cas réels.
Il ne faut pas compter sur l’Afssaps, qui n’a rien vu venir de la catastrophe du Vioxx, pour évaluer objectivement le nombre de victimes de ce médicament. Il est déjà anormal que l’organisme qui a autorisé un médicament soit chargé d’en recenser les effets secondaires.
L’Afssaps s’appuie aussi sur les résultats à paraître d’une étude baptisée Cadeus chargée de faire la lumière sur les conditions de prescription des anti-inflammatoires de dernière génération. Ces résultats seraient, selon la rumeur, rassurants. Mais le protocole de l’étude Cadeus souffre de limitations importantes qui ne permettront pas d’évaluer l’ampleur réelle de la catastrophe.
Il n’y a qu’une solution pour savoir ce qui s’est réellement passé en France : que les victimes du Vioxx se fassent connaître. Elles peuvent se signaler conjointement sur ce site et auprès de l’Association d’aide aux victimes des accidents des médicaments (AAA-VAM) qui a déjà, selon son président George-Alexandre Imbert enregistré près de 400 cas. (2) Si vous avez pris le Vioxx et connu, même peu de temps après le début du traitement des problèmes cardiovasculaires ou digestifs, signalez-le. Si un proche est malheureusement décédé d’un arrêt cardiaque alors qu’il prenait ce médicament, faites-le savoir. Il est très important que cet appel soit connu de celles et ceux qui ont pris du Vioxx, pour savoir ce qui s’est passé dans notre pays et qui en sont les responsables.
Je vous tiendrai régulièrement informé(e) de cette nouvelle affaire qui doit nous conduire à exiger une refonte des conditions de fonctionnement des agences sanitaires.

(1) Goliszek A, Souccar T : Au nom de la science. Télémaque, Paris, 21 avril 2005.
(2) AAA-VAM, 10 rue de la Paix, 75002 Paris. Tél/fax : 01 41 10 87 00. Site : www.aaavam.com. Email : aaavam@wanadoo.fr Site

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