Johanna Levy : "Des médecins «pas concernés» par la pollution atmosphérique"

Par Lanutrition.fr Publié le 02/05/2006 Mis à jour le 10/03/2017
On sait depuis de nombreuses années que la pollution atmosphérique nuit à la santé et qu’elle provoque chaque année des décès qui pourraient être évités. (1), (2), (3). Les résultats des études qui mettent en cause la pollution sont rapportés régulièrement par la presse, mais le médecin généraliste reste mal informé des conséquences pour la santé de ses patients. Pour combler ce manque, une vaste campagne d’information a été organisée en Ile-de-France au cours de l’été et de l’automne 2003 (brochures, fax, presse...). (4)La situation sur le terrain avait-t-elle changé un an après ?

Pour le savoir, j’ai réalisé dans le cadre d’une thèse une étude sur le terrain auprès de 29 médecins généralistes recrutés dans 3 secteurs de l’Est francilien d’éloignement croissant de Paris (0,< 35 km,> 40 km), correspondant aux 3 groupes de l’étude. (5)

La méthode que j’ai utilisée se dénomme « focus group », elle est  basée sur l’interview interactive de 6 à 9 personnes. Un groupe pilote de 5 généralistes avait permis de tester les questions. Au cours de l’entretien avec les médecins, j’ai aussi présenté les résultats d’une grande enquête nationale publiée dans une revue médicale de référence et des brochures distribuées dans les cabinets.

Les données ont été recueillies par enregistrement vidéo des séances, suivi d’une retranscription manuelle des réactions, qui ont été ensuite classées et pondérées.

Voici les résultats de ces entretiens. Le taux de participation a été le plus bas pour le secteur le plus distant de Paris ; au total, 23 des 29 médecins sollicités ont participé à l’étude. La motivation était plus l’aide d’un futur confrère puis la méthode d’enquête originale que le thème de l’étude.

Lorsqu’on analyse le discours des médecins qui ont participé aux trois « focus group » on voit que :

  • ce que les médecins savent des effets de la pollution atmosphérique sur la santé se limite à parler d’une recrudescence d’allergies, d’irritations, de crises d’asthmes, de bronchiolites et de toux irritatives (effets à court terme) ; sans qu’ils soient globalement  persuadés que cela soit du à la pollution;

  • les médecins ne croient pas que la pollution atmosphérique soit à l’origine de problèmes cardiovasculaires, de cancers, ou de mortalité précoce ;

  • pour eux, la pollution atmosphérique est une notion très floue, associée aux sources visuelles extérieures (voitures, usines, épandage de pesticides). La qualité de l’air intérieur n’a pas été évoquée (maison, travail, habitacle) ;

  • l’information des médecins venait en grande partie des patients ou de la télévision, très peu des revues médicales.

Lorsqu’on leur a montré les preuves de l’impact de la pollution atmosphérique, ils ont été surpris par l’ampleur des conséquences et ils ont remis en question la validité scientifique de l’étude.

Les médecins ne pensent pas qu’ils peuvent faire des recommandations utiles à leurs patients. Pour eux, ces problèmes sont plus du ressort des hommes politiques que des généralistes.

Lorsque les brochures ont été présentées aux médecins, aucun n’avait vu auparavant celle qui lui était destinée, trois avaient vu celle destinée au patient dans les présentoirs de salle d’attente et un seul l’avait lue.

Les médecins pensent que l’information doit être véhiculée par les moyens habituels (courriers, réunions) la distribution sur présentoir est vouée à l’échec car apparentée à de la publicité.

La suggestion d’un « informateur en santé publique », remettant la brochure et les informations à l’intéressé a été très bien accueillie. L’appui des médias est indispensable ainsi que la multiplication des sources.

Enfin, pour les généralistes interrogés, le seul moyen de toucher le maximum de médecins est d’agir au cours de leur cursus universitaire...

Bien sûr cette étude a les limites des enquêtes qualitatives (pas d’extrapolations statistiques, échantillon basé sur le volontariat, non représentatif) ; mais aussi celles liées « aux effets de groupes » avec l’instauration d’une « norme de groupe » et l’éventuelle influence d’un « leader» pouvant masquer certaines opinions.

Les seules études de terrain disponibles sur ce thème sont celles qui ont été menées par certains observatoires régionaux de la santé auprès des médecins, notamment en PACA.

Cette dernière étude, quantitative, confirmait que les médecins méconnaissent la pollution atmosphérique, mais ils étaient plus intéressés par les risques liés à la pollution que ceux que j’ai interrogés. Cela peut s’expliquer par le fait que l’enquête portait aussi sur des pédiatres et pneumologues, plus sensibles à ce problème que les généralistes.

Pour conclure, il me paraît crucial que les médecins soient mieux formés à la santé environnementale. Le module de santé environnementale qui vient d’être ouvert en faculté de médecine (5) et les séminaires qui sont organisés devraient y contribuer.

On peut espérer voir d’ici quelques années fleurir des généralistes français autant soucieux de l’environnement de leur patient que du traitement à leur administrer !

(*Médecin généraliste collaborant à l’enseignement  de médecine environnementale(6) du DES de médecine générale à l’université Pierre et Marie Curie

(1) Comité national santé-environnement : Rapport définitif plan national santé-environnement du12 février 2004.www.sante.gouv.fr

(2) INVS : Programme de surveillance air et santé 9 villes. Surveillance des effets sur la santé liés à la pollution atmosphérique en milieu urbain – Phase II : rapport de l’étude. Saint Maurice, Paris, juin 2002.

(3) Remontet L : Evolution de l’incidence de la mortalité par cancer en France de 1978 à 2000. INVS, Paris, 2003. www.invs.fr

(4) APPA et Groupe de travail Pollution atmosphérique : repères scientifiques et conseils pratiques. Brochure d’information pour les professionnels de santé. Euro RSCG, DRIRE IdF, Paris, 2003.

(5) Levy J : « Evaluation des  connaissances et attitudes du MG au sein d’une problématique environnementale: la pollution atmosphérique, par la méthode des “focus-group” dans 3 secteurs Est Parisiens. » Thèse de médecine générale, Paris, décembre 2004. www.cmge-upmc.org

(6) Module « médecin généraliste environnement et pollution ». Faculté de médecine Pitié – St Antoine

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