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La théorie polyvagale explore le rôle du système nerveux autonome dans la régulation des émotions, des comportements sociaux et des réactions au stress. Elle propose aussi des moyens pour le traitement des traumatismes. Explications.
La théorie polyvagale a été développée dans les années 1990 par le neuroscientifique américain Stephen Porges, qui a aussi inventé le terme de "neuroception".
Pour Stephen Porges, la neuroception est un processus neuronal distinct de la perception qui consiste à évaluer la dangerosité de l’environnement et qui module l’activité du système nerveux autonome ou SNA (1). Ainsi, à tout moment, notre système de surveillance interne, notre subconscient, collecte des informations provenant de plusieurs sources : dans notre corps, dans le monde environnant et dans nos connexions avec les autres. À travers la neuroception, notre organisme reçoit constamment des messages de bienvenue ou de danger en provenance de ces sources (2).
Deb Dana est une clinicienne spécialiste de la théorie polyvagale. Son travail est axé sur l'utilisation de cette théorie pour comprendre et résoudre l'impact des traumatismes. Elle est connue pour avoir traduit la théorie polyvagale dans un langage clair et accessible, et pour avoir été la pionnière d'outils et de techniques à destination des professionnels. Elle est l'auteure d'ouvrages traduits dans le monde entier (voir par exemple son livre en référence 2).
Mais entrons dans le vif du sujet : qu'est-ce que la théorie polyvagale ?
La théorie polyvagale propose que le système nerveux réagit à l'environnement selon trois états principaux :
Ces trois états seraient associés à différents circuits neuronaux, en particulier ceux qui impliquent le nerf vague.
Le nerf vague ou nerf X, ou encore nerf pneumogastrique, fait partie du système parasympathique. Il assure la communication entre le cerveau et de nombreux organes du corps. Ce nerf d'origine crânienne a des fibres qui desservent le cou et la plupart des organes des cavités thoracique et abdominale : le cœur, les poumons, l'œsophage, le foie, la vésicule biliaire, l'estomac, l'intestin, les reins.... Le nerf vague est le plus long du corps humain.

Dans la théorie polyvagale, le nerf vague est subdivisé en deux branches : une branche parasympathique ventrale qui invite à plus de détente, et une branche parasympathique dorsale, qui bloque le corps (voir ci-dessous).
Chacun des trois états de la théorie polyvagale est lié à des réseaux neuronaux différents :
Au final, quand l'individu se sent menacé, ce sont les deux dernières branches, qui sont les plus anciennes (sympathique et dorso-vagale), qui sont mobilisées en réaction au danger perçu : d'abord le cœur peut battre à tout rompre (tachycardie activée par le sympathique), mais ensuite, si l'individu se sent dépassé par la situation, il se bloque.
La théorie polyvagale explique la façon dont nous construisons nos relations avec autrui. En effet, un déficit d’activité parasympathique est de plus en plus admis comme un marqueur que l'on retrouve dans des troubles anxieux, des phobies, le stress post-traumatique ou la dépression.
Pour le psychothérapeute Jean-Michel Gurret, "la théorie polyvagale éclaire le lien entre nos premières expériences relationnelles et nos réactions émotionnelles à l’âge adulte. Elle explore comment notre système nerveux autonome, chargé de réguler des fonctions corporelles vitales, est influencé par nos expériences précoces. Un attachement insécure peut modeler ce système, nous rendant plus vulnérables à l’anxiété, à la dépression et aux comportements autodestructeurs dans nos relations futures."
La théorie polyvagale éclaire le lien entre nos premières expériences relationnelles et nos réactions émotionnelles à l’âge adulte
Pendant la petite enfance, les expériences de sécurité et de connexion avec les parents activent l’état ventral. "Elles nous aident à croire que les autres nous accueilleront sincèrement et prendront soin de nous", explique la psychothérapeute Jessica Baum dans son livre L'attachement anxieux. Mais parfois, ce n'est pas le cas, et quand le bébé ou le petit enfant s'est senti délaissé par son parent, il peut y avoir des conséquences dans ses relations futures.
Les relations dites "sécures" se forment grâce à notre capacité de co-régulation avec les autres, en commençant souvent avec celle de notre mère. "Si celle-ci est à l’écoute de nos besoins, nous développons naturellement cette capacité de co-régulation", dit Jessica Baum. Dans les premiers jours qui suivent la naissance, le bébé ne peut pas parler. À la place, une co-régulation se développe grâce à des expressions faciales.
Jessica Baum illustre la théorie polyvagale par des exemples concrets. Lorsque nous sommes en sécurité, "la branche du SNA qui nous permet de nous attacher sincèrement aux autres est mobilisée", dit-elle. Cet état ventral "adoucit notre voix, détend les muscles autour de nos yeux et rend notre visage mobile et expressif, ce qui nous permet de mieux communiquer nos émotions. Au-delà des mots, ces changements physiques signalent aux autres qu’ils peuvent s’approcher, s’ouvrir et s’engager."
Mais lorsque nous nous sentons menacés, même en l'absence de péril mortel, l’inverse se produit : "l’état ventral se ferme, et il n’est pas possible d’entrer en contact. C’est ce que j’éprouvais chaque fois que mon ancien mari s’éloignait de moi, raconte-t-elle. Comme je sentais que j’étais abandonnée, une autre voie du SNA s’activait, et me mettait dans un état appelé l’excitation sympathique."
Quand la menace paraît insurmontable et le danger extrême, l'organisme se place en état "vagal dorsal" : Jessica Baum cite l'exemple d'un bébé qui pleure seul dans son berceau sans que personne ne vienne. "Au bout d’un moment, il se tait. Il a perdu tout espoir de recevoir de l’aide. Pour tenter de minimiser la production d’énergie face à la perception d’un danger extrême, tout dans notre système ralentit, y compris notre respiration et notre rythme cardiaque. Notre visage devient pâle et nous commençons à nous déconnecter du monde qui nous entoure, pour devenir aussi petit et « invisible » que possible."
Dans son livre, Jessica Baum décrit les difficultés qu'elle a rencontrées dans ses relations de couple, à l'âge adulte. En faisant un travail sur elle-même, elle a pu trouver l'origine de certains de ses blocages dans sa petite enfance. Elle a ainsi compris que les premières années de sa vie ne lui ont pas permis de construire des circuits ventraux "secure", comme c’est le cas pour beaucoup de personnes anxieuses. "La mère que j’ai intériorisée était anxieuse, déprimée et pleine de peurs, raconte-t-elle. Non seulement elle a souffert de dépression post-partum après ma naissance, mais elle m’a également confié qu’elle s’inquiétait constamment pour moi. En outre, elle m’accordait parfois peu d’attention parce qu’elle était très malheureuse dans son couple."
Conséquence : "mon système nerveux a commencé à s’habituer à ce que mes besoins ne soient pas satisfaits, à ce que les autres ne soient présents que par intermittence et à ce qu’ils rompent le lien de manière inattendue."
Face à ces problèmes qui empoisonnent la vie de tous les jours, le travail du thérapeute sera de mettre à jour l'origine des blocages et d'aider le patient à les dépasser, afin de vivre des relations plus harmonieuses, en couple et avec les autres personnes de son entourage. "Il est possible de remodeler notre capacité de régulation, celle qui fait défaut chez les enfants qui n’ont pas reçu de soins réguliers au cours de leur enfance, dit Jessica Baum. Grâce à ce que l’on appelle la neuroplasticité, le cerveau peut développer de nouveaux circuits à tout âge"
Dans son livre L'attachement anxieux, Jessica Baum propose plusieurs exercices inspirés de sa pratique de psychothérapeute. L'objectif de ces outils est souvent de développer une relation plus aimante avec soi-même, afin d'éviter les relations toxiques avec les autres.
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