Près de 80 000 cancers de la peau sont diagnostiqués chaque année en France. La plupart sont des cancers basocellulaires et spinocellulaires rarement fatals. Mais dans 10 à 12% des cas (soit environ 10 000 nouveaux cas chaque année), il s’agit de mélanome, le cancer de la peau le plus grave car il peut métastaser.
Si vous pensez que la majorité des cas de mélanome sont dus à la pratique du bronzage, sur la plage ou en cabine, et qu’en utilisant systématiquement des écrans solaires vous éliminez le risque de développer ce cancer, lisez plutôt ce qui suit.
Le mélanome apparaît comme une maladie complexe dans laquelle s’entrecroisent des influences génétiques, environnementales et même nutritionnelles. Par exemple, les personnes obèses courent un risque plus élevé que les personnes minces. La consommation de café semble protéger un peu. Une étude américaine de 2014 a rapporté un risque accru de mélanome avec une consommation plus élevée d’agrumes, l’explication donnée par les auteurs étant que ces fruits renferment des substances photosensibles (psoralènes et furocoumarines) qui sont des carcinogènes potentiels. Mais le risque conféré par la consommation d’agrumes reste modeste, et de plus, il s’agit d’une étude d’observation qui satisfait mal aux critères de Hill (critères qui permettent d’évoquer une relation de cause à effet à partir d’une étude d’observation). (1) On peut continuer de manger des oranges.
Alors il y a bien sûr le soleil. Et là, les paradoxes s'accumulent. L’incidence du mélanome a plus que triplé entre 1980 et 2005, alors même que l’usage des écrans solaires s’est lui aussi considérablement développé. Plus troublant encore : les personnes qui travaillent à l'intérieur sont plus touchées par ce cancer que les agriculteurs, les ouvriers du bâtiment et les autres corps de métier qui passent l’essentiel de leur temps à l’extérieur. (2)
Ce n’est pas tout. Si certains mélanomes naissent sur des zones de la peau exposées au soleil, beaucoup apparaissent sur des zones très peu exposées. Et bien que quelques-uns se développent à partir des grains de beauté, ce qui justifie les campagnes de dépistage lancées par les dermatologues, le grand public ignore qu’un grand nombre apparaissent sur une peau exempte de nævus. Quant aux patients avec un mélanome qui s’exposent malgré tout au soleil, ils survivent plus longtemps que ceux qui évitent de s’exposer. (3)
Que disent les études ?
Les crèmes solaires ont été développées dans les années 1970 parce qu’on pensait ainsi prévenir les cancers de la peau et le mélanome en particulier. L’usage régulier de crèmes et écrans solaires prévient les coups de soleil et réduit le risque de carcinome spinocellulaire, mais ni le carcinome basocellulaire (le cancer de la peau le plus fréquent), ni le mélanome.
La seule étude d’intervention conduite à ce jour sur la prévention du mélanome, en effet, n’a pas été concluante. Il s’agit d’une étude australienne au cours de laquelle une partie des participants devait appliquer un écran tous les jours pendant 4 ans, les autres l’utilisant selon leur propre ressenti. Après 10 ans de suivi, les chercheurs ont trouvé moins de mélanomes dans le premier groupe que dans le second. Le premier problème est que le résultat n’est pas tout à fait significatif, ce qui veut dire qu’il aurait tout aussi bien pu être dû au hasard. Le second problème, c’est que l’étude a été financée par L’Oréal. Et on sait à quel point ce type de financement influence les résultats d’une étude.
Une étude brésilienne parue en avril 2018 a passé en revue tous les travaux scientifiques sur les crèmes solaires et le cancer de la peau (depuis le début des recherches jusqu'en mai 2017). Les chercheurs ont retenu 29 essais de bonne qualité et leurs résultats sont sans appel : il n'existe aucune association entre l'utilisation de crème solaire et le risque de cancer de la peau (tous types confondus). (6) Les chercheurs notent qu'avant les années 1980 les travaux semblaient indiquer un lien entre crème solaire et risque de mélanome mais que la force de ce lien n'a cessé de décroître dans les années 1980 pour devenir statistiquement insignifiante dans les années 1990. Rien ne confirme selon eux les effets protecteurs attendus des crèmes solaires.
Le soleil et la vitamine D protègent-t-ils du mélanome ?
Les crèmes solaires les plus vendues ont un facteur de protection (SPF) élevé, car ce sont celles qui sont recommandées par les pouvoirs publics. Or ces crèmes bloquent complètement la synthèse de vitamine D. (4) Donc, les personnes qui utilisent consciencieusement ces écrans solaires peuvent se trouver coupées de la synthèse endogène de vitamine D. Et de ses bénéfices. Car la vitamine D intervient probablement dans la protection contre le mélanome. Les cellules de ce cancer ont des récepteurs pour la vitamine D, et expérimentalement cette vitamine freine ou bloque leur prolifération. La vitamine D, quand elle est présente, peut même ramener une cellule précancéreuse dans le droit chemin des cellules différenciées. On sait aussi que les patients atteints de mélanome ont le plus souvent des taux bas de vitamine D active (1,25-dihydroxyvitamine D3). Enfin, d’une manière générale, une exposition au soleil en continu (plutôt qu’intermittente) n’est pas un facteur du risque de mélanome. (5)
La sécurité des crèmes solaires doit aussi être considérée. LaNutrition.fr a identifié 7 filtres UV indésirables car susceptibles de perturber les équilibres hormonaux. Ce site conseille d’éviter les produits qui les contiennent (y compris cosmétiques), en particulier chez les enfants.
En conclusion, pour toutes ces raisons, l’usage systématique de crèmes solaires n’est probablement pas une bonne chose. Mieux vaut s’exposer brièvement (10-20 mn, avant toute rougeur) aux beaux jours, entre 11 et 15 heures (moment de la journée le plus propice à la synthèse de vitamine D) et se protéger ensuite avec chapeaux, lunettes, vêtements, voire parasol. L’usage de crème devrait être réservé aux circonstances exceptionnelles (promenade en bateau, activités sportives de plage, etc...). Ce ne sont pas tout à fait les conseils des pouvoirs publics, mais c'est l'attitude la plus raisonnable lorsqu'on prend en compte la totalité des données scientifiques...
Sources
(1) Wu S, Han J, Feskanich D, Cho E, Stampfer MJ, Willett WC, Qureshi AA. Citrus Consumption and Risk of Cutaneous Malignant Melanoma. J Clin Oncol. 2015 Jun 29. pii: JCO.2014.57.4111.
(2) Elwood JM, Gallagher RP, Hill GB, Pearson JC. Cutaneous melanoma in relation to intermittent and constant sun exposure—the Western Canada Melanoma Study. Int J Cancer 1985;35:427–33.
(3) Berwick M, Armstrong BK, Ben-Porat L, Fine J, Kricker A, Eberle C, Barnhill R. Sun exposure and mortality from melanoma. J Natl Cancer Inst 2005;97:195–9.
(4) Matsuoka LY, Ide L, Wortsman J, MacLaughlin JA, Holick MF. Sunscreens suppress cutaneous vitamin D3 synthesis. J Clin Endocrinol Metab 1987;64:1165–8.
(5) Gandini S. Meta-analysis of risk factors for cutaneous melanoma: II. Sun exposure. Eur J Cancer 2005, 41:45–60.
(6) Silva ESD, Tavares R, Paulitsch FDS, Zhang L. Use of sunscreen and risk of melanoma and non-melanoma skin cancer: a systematic review and meta-analysis.Eur J Dermatol. 2018 Apr 1;28(2):186-201. doi: 10.1684/ejd.2018.3251.