Franck Gintrand : « Il ne faut plus autoriser de nouvelles zones commerciales »

Par Priscille Tremblais Publié le 22/11/2018 Mis à jour le 22/11/2018
Point de vue

La multiplication des zones commerciales en périphérie des villes n’a pas fait que défigurer le paysage… elle est aussi le levier principal de l’écoulement des produits ultra-transformés par l’industrie agroalimentaire. Entretien avec Franck Gintrand l’auteur de Le jour où les zones commerciales auront dévoré nos villes.

LaNutrition.fr : À qui profite l’implantation de nouvelles zones commerciales en périphérie des villes ?

Franck Gintrand : Essentiellement à deux grands acteurs : la grande distribution, c’est-à-dire les hypermarchés et les magasins de distribution spécialisés (bricolage, jardin, sport…) et les zones commerciales elles-mêmes. On observe aujourd’hui une fusion de ces deux modèles avec de plus en plus de zones commerciales qui ont pour centre un hypermarché autour duquel s’agrègent des locaux commerciaux. L’hypermarché sert à monnayer l’attractivité du lieu sur le mode « on attire beaucoup de monde, installez votre commerce à côté et vous aurez des clients ».

Quelles sont les principales conséquences de la multiplication de ces zones commerciales ?

90% des projets de zones commerciales et de grandes surfaces se situent en périphérie des villes. Cela a deux conséquences : le triomphe de la voiture et celui de la malbouffe.
Comme ces zones ne sont le plus souvent accessibles qu’en voiture, on observe une augmentation conséquente du trafic routier (et de la pollution associée). Prendre sa voiture au lieu de déambuler en ville fait aussi que l’on marche moins. Aux Etats-Unis où, à part de rares villes comme New York, il faut systématiquement prendre sa voiture pour faire ses courses, la sédentarité favorise déjà l’obésité et la mauvaise santé de la population. 

Les zones commerciales n’ont-elles pas permis de faire baisser le prix de l’alimentation ?

Le développement des zones commerciales a permis aux industriels d’écouler plus de produits en participant en effet à diminuer le prix de l’alimentation. En 50 ans, le budget alimentaire d’un foyer est passé de 35% des dépenses totales à 20% alors que dans le même temps la consommation alimentaire a augmenté. En gros, on achète (et on mange) plus pour moins cher, mais des produits de moindre qualité nutritionnelle. Les études montrent qu’on achète globalement moins de viande, moins de fruits et légumes, moins de céréales brutes mais plus de plats préparés et ultra-transformés (avec leur cortège d’additifs, de sel et de sucre ajoutés). Les zones commerciales représentent le relais sans lequel l’industrie agroalimentaire ne pourrait écouler la malbouffe.

Pourtant les grandes surfaces se positionnent sur le « combat contre la vie chère » et la qualité.

Cette promesse n’est absolument pas tenue. Le prix de l’alimentaire a tellement baissé aujourd’hui qu’on est arrivé à un plancher. Le développement de la grande distribution et de la malbouffe repose en réalité sur une arnaque intellectuelle : ce n’est pas le budget des ménages consacré à l’alimentation qui augmente. C’est méconnaître les contraintes financières des plus pauvres que de dire cela. Ce qui augmente aujourd’hui ce sont les parts du logement, de l’eau, du carburant. Aujourd’hui la bataille sur le prix des aliments n’est plus centrale dans la lutte contre l’augmentation du coût de la vie et encore moins central dans la lutte contre la malbouffe. On peut se nourrir mieux pour pas plus cher. Il faut stopper ce modèle de zones commerciales devenu obsolète et nuisible qui ne peut espérer survivre qu’en agrégeant autour de lui des commerces du centre-ville. 

Comment peut-on stopper ce modèle selon vous ?

Premièrement, il faudrait légiférer au niveau national en instaurant une taxe sur l’artificialisation des terres agricoles. La France en effet est le pays d’Europe où la terre agricole est la moins chère. Puisqu’il est difficile de faire baisser le coût du mètre carré en centre-ville, il faut rééquilibrer les termes de la concurrence en rendant la périphérie des villes plus chère. 
Deuxièmement, il faudrait un moratoire sur les grandes surfaces péri-urbaines. Décider une bonne fois pour toute d’arrêter d’ajouter des zones commerciales.

Ce moratoire risque de ne pas être très populaire chez les élus locaux.

En effet les promoteurs font jouer la concurrence entre les communes, avec une loi du chantage permanent. L’élu local voit les retombées économiques d’un projet de zones commerciales réalisé sur sa commune et pas sur la voisine. D’autant que c’est le plus souvent la ville qui vend les terrains aux promoteurs. Pour une ville, c’est un moyen rapide de faire entrer de l’argent dans des caisses souvent vides. Mais c’est un pari sur le court terme.

Dans votre livre vous évoquez le combat des opposants à plusieurs projets de zones commerciales. Quels sont leurs arguments ?

Depuis 2008, on ne peut plus invoquer comme argument qu’il y a déjà trop de commerces, au nom de la liberté d’implantation. Ce qui est avancé en revanche ce sont des arguments environnementaux. Une nouvelle zone commerciale génère une augmentation substantielle du trafic routier, sur des infrastructures qui n’ont pas été conçues à cet effet. Cela signifie plus de pollution et de bouchons. Les collectivités sont cependant souvent prêtes à financer des compléments d’infrastructure. Mais il reste que dans certains départements, l’artificialisation des terres agricoles augmente le risque d’inondations. Cela n’a pas forcément de conséquences au niveau des centres commerciaux car personne n’y habite mais le risque est augmenté pour tout le monde à plusieurs kilomètres à la ronde. Ce qui est hallucinant c’est que l’Etat, les préfectures et les élus locaux soient prêts à courir ce risque

Pourtant certains promoteurs avancent que l’implantation d’une zone commerciale pourrait être « une chance pour l’environnement ».

Oui, les promoteurs font miroiter la plantation d’arbres, la présence de panneaux solaire, la création de points d’eau comme des arguments écologiques alors que ce n’est que du greenwashing. En artificialisant les terres les agricoles, en augmentant le trafic, en fermant des commerces de proximité en ville, on ne peut s’inscrire dans une démarche écologique.

Pour en savoir plus, lire Le jour où les zones commerciales auront dévoré nos villes

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