Crise agricole : défendons les vrais aliments et ceux qui les produisent

Par Christian Remesy - chercheur nutritionniste Publié le 05/02/2024 Mis à jour le 05/02/2024
Point de vue

Ancien Directeur de Recherche de l’INRAE, Christian Rémésy est auteur du livre Sauvons notre alimentation. Dans cette tribune, il nous fait part de son analyse face à la crise agricole qui a bousculé l'actualité de ce début d’année 2024.

Notre chaîne alimentaire n’a jamais bénéficié d’un pilotage global et cohérent, dans toutes ses composantes : l’agriculture, l’industrie agroalimentaire, l’alimentation humaine, la santé, l’écologie, le social.

Il n’est pas étonnant que beaucoup de ces domaines soient en crise, que l’agriculture souffre, que l’industrie agroalimentaire ait pu abuser de transformations inutiles, qu’une alimentation à deux vitesses ait pu voir le jour avec ses produits de malbouffe, que les fléaux silencieux d’une malnutrition moderne touchent une grande partie de la population,  que la longévité en bonne santé recule, que la pandémie d’obésité, de diabète et d’autres maladies métaboliques progresse sans cesse, que les dépenses de santé ne puissent être contenues, que les empreintes écologiques de l’ensemble du secteur alimentaire soient très élevées, représentant le quart des émissions de gaz à effet de serre.

Toutes ces dérives ne sont pas normales et bien regrettables et en même temps il aurait été miraculeux qu’un système alimentaire entièrement géré par la concurrence économique, sans finalité claire et sans réelle éthique, soit pleinement bénéfique, pour la santé de l’homme et la préservation de l’environnement, soit socialement équilibré accordant une juste rémunération à tous ses acteurs.

Sans aucun fil directeur, sans la moindre ébauche d’une politique alimentaire globale, avec d’un côté des industriels puissants, face à une population agricole atomisée, avec d’un autre côté une offre anarchique et incontrôlée de produits transformés face à un consommateur manipulé, ou encore avec des citoyens très mal informés des vertus d’une alimentation préventive et sans suivi nutritionnel face à une offre de soins gratuite en médicaments, ou avec une utilisation très élevée de pesticides face à des écosystèmes fragiles, face donc à tous ces problèmes, il n’est pas étonnant que notre système alimentaire dérive et soit perpétuellement en crise.

Se nourrir seulement avec de vrais aliments, produits dans de bonnes conditions écologiques et bien préparés, devrait être à la portée de nos sociétés ; préserver des campagnes suffisamment vivantes et nourricières serait un objectif vital et bien élémentaire ; disposer d’une alimentation saine et préventive serait indispensable pour bien gérer la santé humaine et pourtant tous ces préalables fondamentaux, nous n’avons pas su les installer durablement, nous mourons de soif auprès d’une fontaine, nous avons un bagage scientifique considérable et lorsqu’il s’agit de bâtir un système alimentaire pleinement bénéfique, notre capacité à le penser et à l’organiser nous fait entièrement défaut. Comme le fait remarquer Edgar Morin, le progrès des connaissances nous rend incapables de concevoir la complexité des réalités humaines et écologiques.

Le fil directeur à suivre pour la résilience de la chaîne alimentaire n’est pas difficile à concevoir mais comment revenir à une alimentation durable, comment mettre en place une nutriécologie indispensable, lorsqu’on a développé une usine à gaz alimentaire, gérée par des lobbies aux intérêts économiques divergents. Autant la solution est évidente, autant la capacité de nos sociétés à faire simple est devenue difficile après tant d’abandons de l’agriculture, tant de laxismes agroalimentaires, tant de nutrition préventive médiocre. Il devient donc urgent de mettre l’église au centre du village pour tout remettre en place. Voici les clés de la future révolution agricole, alimentaire et nutritionnelle à mener en parallèle.

Première évidence fondamentale, nous avons besoin seulement de vrais aliments, bruts ou bien transformés et conservés, si bien que tous les moyens économiques devraient être consacrés à cette finalité nutritionnelle, ce qui veut dire que nous devrions éliminer l’ensemble des produits ultra-transformés mais aussi beaucoup d’aliments transformés de qualité nutritionnelle médiocre. Le statut nutritionnel de l’ensemble de la population en serait amélioré ainsi que son état de santé. Par un jeu de chaises budgétaires entre alimentation et santé, la société devrait y trouver son compte et en avoir un bénéfice durable. Quand comprendrons-nous enfin que l’on ne met pas n’importe quel carburant dans un moteur et qu’il nous faut seulement des aliments adaptés à notre physiologie ? Pour respecter cette nécessité nutritionnelle, un code général de bonnes transformations alimentaires devrait être mis en application à la place du laxisme hypocrite actuel, qui tolère une industrie agroalimentaire pathogène. Cet assainissement alimentaire appellerait en amont une commande exigeante à l’agriculture, mais combien salutaire pour les campagnes.

C’est d’une très grande diversité de produits végétaux produits dans d’excellentes conditions écologiques dont la société aurait besoin, c’est d’une offre très modérée et de grande qualité en produits animaux dont les consommateurs devraient disposer pour parfaire leur état nutritionnel, ce sont des productions agricoles largement relocalisées qui devraient alimenter nos cantines et nos cités. Il serait urgent aussi que l’agriculture adopte un logiciel écologique, vécu comme un choix éclairé plutôt que comme une contrainte.

Soulignons aussi que le rigorisme du cahier des charges de l’agriculture biologique entretient une alimentation à deux vitesses au seul bénéfice d’une minorité. Il est scandaleux de laisser coexister trop longtemps deux types d’agriculture qu’il faudrait essayer de rapprocher. Ce serait possible en particulier sur le plan de l’utilisation des engrais chimiques en fixant des règles strictes d’utilisation des engrais azotés, certes différentes mais acceptables pour les deux types d’agriculture. De plus, la même volonté de rapprochement concernant l’utilisation des pesticides devrait être partagée par les deux parties.  L’objectif général serait d’aller d’ici 10-15 ans vers une même agroécologie durable.  

Les solutions pour sortir du système alimentaire actuel, dangereux sur le plan social, écologique et nutritionnel, seraient relativement simples à trouver si on affiche un même objectif clair d’optimisation nutritionnelle et écologique. Avec un minimum de pédagogie, la perspective d’aboutir à une situation alimentaire assainie et durable pourrait facilement bénéficier d’un fort consensus social.

Nous pouvons sortir par le haut de la crise agricole actuelle

Il est temps de mettre de la pensée, de l’humain, de l’écologie dans l’alimentation de demain plutôt que des robots dans nos campagnes, du nutrionnisme dans les discours et du pouvoir d’achat dans le caddie des consommateurs. Nous pouvons sortir par le haut de la crise agricole actuelle, en affichant un cap entièrement nouveau d’amélioration de l’offre alimentaire, contraignant l’ensemble du système agroindustriel, responsabilisant les agriculteurs et assurant leur avenir, plutôt que de simples mesurettes, destinées à ce qu’ils acceptent de continuer à travailler dans des conditions si aliénantes.      

Pour aller plus loin, lisez Sauvons notre alimentation

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