Emmanuel Monnier : "Trop pauvres pour être minces"

Par Lanutrition.fr Publié le 12/07/2006 Mis à jour le 21/11/2017
Emmanuel Monnier est journaliste scientifique, co-auteur avec les nutritionnistes Francis Delpeuch et Bernard Maire du livre "Tous obèses" paru aux éditions Dunod en 2006.

L'obésité, une « maladie » de riche? Le cliché a la vie dure. Pourtant, les études le prouvent les unes après les autres : dans les pays développés, plus les revenus baissent, plus le risque de devenir obèse augmente. En particulier chez les enfants et les adolescents, dont le poids augmente de façon effarante, depuis quelques années, au sein des foyers les plus modestes. C'est vrai dans pratiquement toutes les régions industrialisées du globe, où ce sont les moins riches et les moins éduqués qui deviennent, à chaque fois, le plus rapidement obèses. Y compris en France, un pays qui, s'il semble avoir bénéficié jusque-là, en matière d'embonpoint, d'une heureuse « exception », voit sa jeunesse des quartiers populaires rejoindre à grande vitesse les standards de poids américains. Quant aux pays en développement ou en transition économique, ils totalisent déjà plus de personnes en surpoids que les pays développés. Seuls les très pauvres au sein des pays les plus pauvres, échappent encore, faute de pouvoir assurer le minimum vital, à cette fatalité. Mais au prix de malnutritions sévères : la minceur, pour ces déshérités, est bien chèrement payée.

Gras, en somme, comme un pauvre? La formule choque. Pourtant, il suffit de promener son caddy dans un quelconque hypermarché pour constater que ce ne sont plus les calories qui coûtent cher, désormais, aux ménages. Mais bien la capacité de varier son alimentation. Faute de revenus suffisants pour acheter fruits, légumes et plats allégés, les foyers les plus modestes font provision de sucre, de pâtes, d'huile et autres aliments très énergétiques mais bon marché. En particulier dans beaucoup de plats cuisinés, conserves et surgelés, le gras et le sucré calent aujourd'hui l'estomac à bon prix. Un phénomène particulièrement marqué aux Etats-Unis, où les poches de grande obésité se confondent avec les îlots de pauvreté.

Une société qui nous fait grossir

 

Il est donc temps d'arrêter de voir la personne obèse comme un glouton mal avisé, que quelques conseils de diététique ramèneront sur le droit chemin d'une alimentation plus saine. Et cessons, surtout, d'en faire une question morale : l'obèse n'est pas une personne qui manque de volonté, et qu'on pourrait faire durablement maigrir par quelque régime draconien. Cette approche « américaine », qui repose sur la responsabilité individuelle, est une impasse. L'échec sur le long terme de la quasi-totalité des régimes amaigrissants est là pour le rappeler : selon l'Organisation de la santé, sur 10 patients qui suivent un régime rigoureux, 9 reprennent les kilos perdus, et ce au bout d'un an et demi à peine.

Pourquoi? Parce ce qu'au-delà des comportements individuels, c'est bien l'ensemble de nos sociétés qui se sont organisées de façon à nous faire grossir. A trop regarder l'embonpoint comme un problème médical, on a oublié que le mangeur n'est que le maillon ultime d'une chaîne économique complexe qui a toujours été guidée par un seul mot d'ordre : produire et vendre plus. Plus de viande, plus de beurre (quitte à en subventionner massivement la production), plus de sodas, etc. Qu'importe le produit, du moment que les marges progressent. Une logique qui a trouvé son aboutissement dans la vogue du « supersizing », consistant à proposer pour quelques centimes d'euros de plus, une portion de frites ou de pop-corn beaucoup plus copieuse que la taille standard. Qui résistera au parfum d'une « bonne affaire » ? Tout le monde, aujourd'hui, veut consommer « malin ». Or, les études montrent que plus le consommateur en a dans son assiette plus, au final, il mangera. Sans même s'en rendre compte. Ni se sentir pour autant plus rassasié.

La vogue du « supersizing »

 

Le comportement d'une personne obèse est donc tout sauf absurde : manger des portions « maxi taille » de produits très caloriques est à l'heure actuelle le choix économique le plus rationnel pour les personnes les plus pauvres. Celles-là même qui, par ailleurs, n'ont finalement comme loisir le plus accessible que la télévision, dont elles regarderont assises, en grignotant machinalement quelques cacahouètes, les programmes caviardés de publicités pour des chaînes de fast-food ou des barres chocolatées, avant de regagner leur poste de travail, vissées sur une chaîne de montage ou face à un écran de contrôle.

Peut-on lutter, seul, contre un environnement aussi massivement « obésogène »? Peut-être, si l'on dispose de ressources à la fois mentales et financières élevées. Si l'on peut se réserver de grandes promenades en forêt le week-end, s'offrir le luxe, en semaine, de partir travailler à vélo (combien d'entreprises mettent une douche à disposition des salariés sportifs?), emporter son casse-croûte  préparé la veille pour éviter le restaurant d'entreprise, et prendre une heure, chaque soir, pour éplucher et préparer un gratin de légumes malgré la fatigue d'une dure journée de labeur. Cela reste plus difficile, en revanche, pour ne pas dire illusoire, lorsqu'on accumule par ailleurs les difficultés à la fois sociales et économiques. Et c'est bien ce qui fait toute la difficulté des programmes de prévention : on ne vaincra pas l'obésité par de saines – et vaines – paroles,  mais en repensant, de fond en comble, nos façons collectives de vivre et de manger.

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