Jean-François Narbonne : "Moratoire sur l’incinération : la grosse arnaque"

Par Lanutrition.fr Publié le 09/11/2007 Mis à jour le 17/02/2017
Jean-François Narbonne est professeur de Toxicologie à l’Université Bordeaux 1, Institut des sciences moléculaires. Il réagit au rapport sur la toxicité des incinérateurs récemment publié. Pour lui pas de doute : ce moratoire n’est rien d’autre qu’une grosse arnaque.

On a vu qu’au Grenelle de l’environnement les associations écologistes avaient constitué une plateforme demandant 4 moratoires :

- 1 sur le nucléaire

- 1 sur les OGM

- 1 sur la construction d’autoroutes

- 1 sur la construction de nouveaux incinérateurs

Or immédiatement on constate que sur ces 4 sujets il y en a un qui n’est pas au niveau des autres puisque non supporté par un lobby incontournable. Il apparaît clairement (pour qui veut voir au-delà de l’écran de fumée) que pour le gouvernement le nucléaire n’est pas discutable, que pour les OGM le poids conjugué des semenciers, des firmes agrochimiques et surtout de la FNSEA imposera les OGM en agriculture quelles que soient les formes employées. De même il n’est pas question de contrer les lobbies de Bouygues et de VINCI maîtres des autoroutes privatisées et des canaux de communication. Par contre les incinérateurs ne sont supportés par aucun lobby contrairement à ce que l’on croit car les principaux opérateurs SUEZ ou VEOLIA opèrent toutes les filières au traitement des déchets que ce soit le recyclage, la méthanisation le compostage et surtout les mises en décharges qui est la forme la plus retable. Ces deux multinationales opèrent aussi des incinérateurs mais un moratoire aurait plus d’impact sur les constructeurs d’incinérateurs que sur les opérateurs qui sont prêts à toutes les alternatives. On voit donc qu’il n’y a pas de lobby incontournable qui serait gêné par un moratoire sur l’incinération. Or ce moratoire peut avoir 2 raisons :

-         Donner sa chance aux techniques dites alternatives, mais l’incinération n’est pas exclusive des autres techniques alternatives puisque aujourd’hui les projets de traitement des déchets ne prévoient au maximum que 50% de recours à l’incinération, ce qui laisse largement  la place pour le recyclage et la méthanisation. Donc contrairement à un argument clef des partisans du moratoire l’incinération n’est pas un « aspirateur à déchets » ce qui pouvait par contre correspondre à certains projets des années 94. De plus quand les incinérateurs chauffent des millions de personnes faut-il les remplacer par des centrales au fioul ou au charbon ?

-         Eviter des effets santé publique. Dans ce sens la lutte de pionniers depuis la fin des années 80 pour la filtration des émissions de poussières chargées de contaminants a aboutit après 14 ans à la mise en conformité des installations avec la norme 1991 et en 2006 avec la norme 2002. Aujourd’hui toutes les données environnementales et humaines montre l’absence de retombées toxiques et d’effets santé pour les riverains de ces installations. Par contre focaliser l’opinion publique sur les risques liés aux émissions de dioxines constitue un détournement évident des vrais problèmes de contamination actuelle dont la hiérarchie est donnée par les études d’imprégnation du corps humain réalisées par WWF. En effet les contaminants les plus présents dans le corps humain (et donc dans le sang exposant le fœtus et le lait donné au nouveau né) sont : Les Phtalates, les organofluorés, les PCBs, les pesticides organochlorés, les parabènes, les musks, les polybromés retardateurs de flamme, les dioxines n’arrivant que loin derrière tous ces composés dont certains ont les mêmes mécanismes d’action  que les dioxines et / ou sont des cancérogènes. On se rend compte alors que les dioxines ont l’avantage de n’être couvertes par aucun brevet car ce sont des composés néoformés au cours des processus de pyrolyse alors que tous les autres contaminants humains plus présents sont des produits fabriqués actuellement, ou qui ont été fabriqués, par des puissantes multinationales. On voit donc le formidable intérêt qu’ont les lobbies industriels a détourner l’attention du public vers un problème qui sert de leurre et ne contrarie personne.

Pour assurer un certain succès au « grenelle de l’environnement » de ne céder ni sur le nucléaire, ni sur les OGM ni sur les autoroutes mais paraître céder sur l’incinération semble donc le but de l’opération. Si cela réussit, une formidable manipulation de l’opinion publique aura réussi et donnera au gouvernement une coloration « environnementale » sans céder sur rien d’essentiel. Le tour aura été formidablement joué.

Manipulation de l'opinion publique

 

Mais pour jouer ce tour il fallait remettre d’actualité le problème de l’incinération alors que celui-ci venait d’être réglé après presque 20 ans de lutte de certains experts et de certaines associations. Les conséquences de cette mise aux normes étant constatée par toutes les instances d’expertises indépendantes mises en place après les crises des années 90 (CPP, InVS, AFSSA…) ainsi que par les organismes spécialisés comme l’ADEME, il fallait trouver une personnalité qui puisse parler de pseudo problèmes de santé publique et activer un corps médical dont l’inculture dans le domaine des risques chimiques est lié à l’absence totale de formation et la quasi absence de cours de toxicologie et de santé publique. L’homme providentiel de cette opération a été le Pr BELPOMME. Proche de J CHIRAC et de l’UMP il est mis à la tête du plan cancer, mobilise la communauté scientifique et médicale à l’occasion de l’appel de PARIS, suffisamment large dans les problématiques abordées en santé – environnement pour rallier un maximum d’experts et d’associations. Mais au fur et a mesure cet appel se centre sur le problème des dioxines et de l’incinération pour finir par mobiliser une partie du corps médical faisant aveuglément confiance à ce médecin cancérologue de surcroît. Les interventions du Pr BELPOMME sont très médiatisées avec l’aide appuyée des ministères, en particulier celui de la santé, ce qui lui permet par exemple d’intervenir devant les députés sur un sujet comme le problème de la pollution par la Chlordécone aux Antilles en Septembre 2007 (comme par hasard juste avant le Grenelle), passant sous silence l’énorme travail des Agences et d’autres organismes sur le sujet depuis 2003.  Le point final de cette opération se traduit par la parution d’un rapport intitulé « expertise nationale concernant les alternatives à l’incinération et aux décharges » publié par l’ARTAC (association de D. BELPOMME) et adressé « aux maires et autres élus et aux responsables administratifs de la République ». Ce rapport est issu d’un soi-disant « groupe d’experts  scientifiques sur les dangers de l’incinération » dont certains comme le Dr A. PICOT ont exigé la suppression de leur nom de la liste car n’étant pour rien impliqué dans cette pseudo-expertise. Le Conseil National de l’Ordre des médecins (dont l’accord avait été avancé pour entraîner la signature de nombreux médecins) et même le CNIID (association la plus active comme anti-incinération) ont publié un démenti comme n’étant pour rien dans ce rapport.

Dernière phase de cette opération, il ne fallait pas d’opposition aux  arguments du Pr BELPOMME et donc le « Grenelle » ne devait pas impliquer la présence des experts des Agences indépendantes (dont le fonctionnement et l’indépendance sont garanties par des procédures strictes de gestion de conflits d’intérêt sous contrôle des agences européennes) et dont les experts auraient facilement contré les arguments du GESDI (ce qui n’est pas difficile vu que les arguments sont plus de l’ordre de la rumeur que de l’argumentation scientifique). Seules les ONG ont donc été invitées a participer au « Grenelle ».

Or il se trouve qu’à la fin du « Grenelle » le moratoire sur l’incinération n’avait pas été mis en avant, un peu éclipsé par les débats sur les pesticides ou la taxe carbone. Au dernier moment ce sujet est revenu comme par hasard sur le devant de la table et le Ministre JL BORLOO à reporté à 12 semaines les discussions sur ce moratoire, WWF en faisant même un point incontournable. Ainsi le piège tendu aux association environnementales aura fonctionné a plein. La seule question à se poser est le niveau de complicité des ces associations avec cette formidable opération de désinformation. Il faut aussi reconnaître le cynisme avec lequel l’état et ses complices détourne l’intérêt des citoyens pour l’avenir de leur planète par des manipulations dignes de la belle époque du KGB.

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