Sport au féminin : les conseils d'Émilie Rimbert

Point de vue

Triathlète de longue distance et experte du cycle féminin, Émilie Rimbert publie Entraînez-vous comme une femme, un livre qui s’adresse aux sportives qui souhaitent optimiser leurs performances en tenant compte de leur physiologie. Rencontre.

Formatrice en symptothermie moderne (une méthode d’observation du cycle), Émilie Rimbert accompagne de nombreuses femmes dans la gestion de leur fertilité. C’est aussi une sportive accomplie qui a couru l’Ironman de Nice en juin dernier, et s’est qualifiée pour les championnats du monde d’Ironman féminin qui auront lieu en septembre. Elle anime des conférences et intervient régulièrement dans des clubs sportifs sur le sujet du cycle féminin et du sport.

LaNutrition : Comment votre profession influence-t-elle votre vie sportive ?

Émilie Rimbert : Je partage mes journées entre mes activités professionnelles et mes entraînements sportifs. L'intégration des variations de mon cycle ovulatoire dans la planification de mes entraînements et sa prise en compte lors de mes compétitions est un facteur de performance important. Cela devrait être le cas pour toutes les sportives, amatrices ou professionnelles.

Connaître et comprendre ses cycles permet de vivre en santé : les dérèglements du cycle ne sont jamais anodins, ils s’accompagnent de symptômes qui cachent parfois des dysfonctionnements plus généraux. Une bonne hygiène de vie est un bon allié pour harmoniser ses cycles.

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Parce qu’il n’en existe pas d’autres et c’est un vrai manque pour les femmes ! 

Une femme ne devrait-elle pas s’entraîner « comme un homme » ?

Que ce soit dans le sport ou dans la santé, la majorité des études reposent essentiellement sur les hommes. Les femmes sont souvent exclues sous prétexte que le cycle menstruel, la grossesse, la ménopause produisent du « bruit blanc ». Par la suite, les résultats observés chez l’homme sont extrapolés sur la population générale. Considérer que nous ne sommes que « de petits hommes » (comme le dit si bien Stacy Sims, la célèbre physiologiste américaine), c’est omettre que nous avons notre propre physiologie, un cycle menstruel et donc des besoins différents. Et si la linéarité n’était pas la norme ? Et si nous, êtres cycliques, avions tout à gagner à jouer avec notre cyclicité ?

Est-ce que la morphologie féminine est un avantage pour certains sports ? Un inconvénient pour d’autres ?

Nous avons une morphologie qui diffère de celle des hommes et qui a tendance à nous désavantager lorsqu’on parle de vitesse ou de puissance. En moyenne, l’écart de performance entre les hommes et les femmes est de 10 %, elle diminue au maximum à 7 % pour les sports d’endurance. Il y a plusieurs raisons à cela : des taux de testostérone beaucoup plus faibles, des organes moteurs plus petits (notamment cœur et poumons), une composition corporelle différente avec moins de muscles et répartis différemment, et même une composition des fibres musculaires différente…

Mais notre bassin plus large, notre poitrine, notre répartition graisseuse, la composition de nos fibres musculaires sont aussi des atouts car cela nous confère un meilleur sens de l’équilibre, plus de souplesse, des qualités pour la natation mais aussi pour l’endurance !

Dans ce livre, vous montrez que parfois les performances féminines sont meilleures que celles des hommes. Existe-t-il de la désinformation à ce sujet ? Des idées reçues qui nuisent aux performances des femmes ?

« L’histoire du sport au féminin c’est une histoire de combat permanent, » a déclaré l’historienne Cécile Ottogalli-Mazzacavallo. Et pour cause, les femmes ont longtemps été interdites de pratiquer du sport et de participer à des manifestations sportives. Les raisons alors indiquées sont l’inesthétisme, la peur qu’elles se masculinisent et même de mettre en danger leur santé. Les femmes ont dû se battre pour utiliser leur corps comme bon leur semble, prendre le départ de courses et faire bouger les lignes ! Tout cela paraît appartenir à un lointain passé mais l’introduction du marathon féminin aux JO date seulement de 1984 et le Tour de France féminin, qui était disputé dans les années 80, n’est revenu qu’en 2022 !

Dans les médias, la couverture médiatique des événements est encore très faible : les compétitions masculines sont 15 fois plus retransmises que les compétitions féminines, alors que dans d’autres domaines télévisuels, comme l’information, la parité est atteinte. En plus de cela, il existe aussi des pensées limitantes, des facteurs socio-éducatifs, des stéréotypes de genre qui font que beaucoup de femmes n’osent pas, pensent qu’elles ne sont pas capables. Et toutes celles qui ont osé le diront, vous êtes beaucoup plus fortes que vous ne le pensez !

Les femmes gèrent-elles les épreuves de longue distance comme les hommes ? Leur métabolisme est-il le même pendant l’effort ?

Les femmes ont des qualités indéniables pour l’endurance et surtout l’ultra-endurance. Des études montrent qu’elles résistent mieux à la fatigue neuromusculaire et qu’effectivement elles ont une plus grande capacité à recruter et à utiliser les lipides. Les femmes ont un métabolisme différent des hommes, disons que nous sommes faites pour des efforts plus longs, moins explosifs. À l’image du lièvre et de la tortue, les femmes ont des stratégies de course plus linéaires que les hommes, qui ont tendance à partir plus vite et à décélérer à la fin.

Pourquoi une sportive devrait-elle connaître les étapes de son cycle ?

Une femme, quels que soient son âge, ses passions, son histoire, a tout intérêt à connaître les phases de son cycle. Le cycle est un des signes vitaux, au même titre que la fréquence cardiaque par exemple. C’est un guide pour mieux se connaître et être plus en santé ! C’est aussi un moyen de se réapproprier son corps et d’être plus sereine.

Pour les sportives, j’y vois deux avantages majeurs pour une pratique à long terme et avec des résultats.

Tout d’abord, beaucoup de femmes abandonnent, n’arrivent pas à être régulières ou à progresser parce qu’à certains moments de leur cycle, elles ne peuvent pas s’entraîner : douleurs, fatigue, moral en berne, etc… Parfois elles font le lien avec leur cycle, mais pas toujours car ce sont souvent des symptômes que l’on n’associe pas forcément au cycle : maux de tête, troubles digestifs, douleurs au dos, manque de motivation… Comprendre pourquoi et comment le cycle impacte nos vies permet de mettre en place des actions, car souffrir de son cycle, ce n’est pas normal ! Toutes les femmes devraient être en mesure de pratiquer une activité sportive tout au long du cycle.

Ensuite, des recherches récentes ont montré que si nous nous entraînons en prenant en compte les phases de notre cycle et en tirant profit de notre « fenêtre de performance optimale », comme le décrit la chercheuse Juliana Antero, nous allons progresser et surtout minimiser le risque de blessure.

La contraception hormonale influence-t-elle les performances des sportives ?

La contraception hormonale influence la santé de la femme. On a tendance à croire qu’avoir un cycle naturel n’a d'intérêt que pour concevoir un enfant. En vérité, les sécrétions hormonales naturelles que sont les œstrogènes et la progestérone sont nécessaires au bon fonctionnement global du corps de la femme : santé cardiovasculaire, densité osseuse, système nerveux, bien-être… Avoir un cycle sain permet de constater que nous sommes en bonne santé. À l’inverse, si par exemple nous n’avons pas nos règles, c’est une vraie alerte sur notre état. Possiblement que nous souffrons de RED-S (Relative Energy Deficiency in Sport), un syndrome qui touche de nombreuses sportives (et sportifs) lorsque notre balance énergétique est déséquilibrée.

La contraception hormonale nous empêche de ressentir les alertes et rend ces types de syndromes beaucoup plus difficilement détectables. Elle agit aussi sur notre capacité à métaboliser les minéraux et les oligo-éléments : les femmes sous contraception hormonale sont souvent carencées en vitamines, en iode, en fer, en zinc, en cuivre… ce qui est très problématique pour les sportives.

Les mentalités ont-elles évolué, concernant la prise en compte des cycles féminins dans le sport ?

On assiste à un vrai tournant ces quatre-cinq dernières années. Le cycle menstruel a longtemps été ignoré, considéré comme un tabou, c’est de moins en moins le cas. D’un côté, les athlètes se sentent de plus en plus à l’aise pour parler de leurs règles et de leurs douleurs de cycles, de l’autre de plus en plus d’entraîneurs intègrent cette dimension dans leurs programmes d’entraînement et de récupération.

En France, Juliana Antero, chercheuse à l’Insep, et son équipe ont accompagné les athlètes olympiques qui préparent les JO 2024 pour tirer le meilleur parti de leurs cycles tout au long de leur préparation et pour les jours de compétitions à venir. Le cycle est de plus en plus considéré comme un facteur de performance qui peut lui aussi influencer l’endurance, la force et la susceptibilité aux blessures. C’est un pas important vers l'égalité dans le sport pour que les athlètes féminines puissent atteindre leur plein potentiel tout en préservant leur santé à court et long terme.

Que dire du sport pendant et après la grossesse ?

Il subsiste encore énormément d’idées reçues à ce sujet. Les femmes ne se sentent pas très accompagnées en post-partum (après l’accouchement). Heureusement, on peut compter une nouvelle fois sur les athlètes de haut niveau, sources d’inspiration, qui nous montrent que c’est possible et que c’est important !

Pour aller plus loin, lire : Entraînez-vous comme une femme

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