Morando Soffritti : « L’aspartame est bien un agent cancérogène »

Par Lanutrition.fr Publié le 26/04/2011 Mis à jour le 10/03/2017
Point de vue

Le Dr Morando Soffritti est le principal auteur des études de la Fondation Ramazzini de Bologne (Italie) qui, de 2005 à 2010, ont conclu que l’aspartame provoque des cancers chez les rats et les souris qui en ont consommé toute leur vie.

LaNutrition.fr : Qu’est-ce qui vous a poussé à étudier une nouvelle fois les effets de l’aspartame sur des rongeurs ? Que reprochiez-vous aux études déjà conduites ?

Dr Morando Soffritti : Avant la commercialisation de l’aspartame dans les années 1970, les fabricants de ce composé ont conduit plusieurs études expérimentales sur les rats et les souris pour tester sa cancérogénicité. Pris collectivement, les résultats de ces études ont été jugés négatifs pour ce qui est des effets de l’aspartame sur le cancer. Malgré tout, certains chercheurs ont émis des doutes sur la manière dont les études avaient été conduites, et sur le fait que des cas de tumeurs du cerveau ont été trouvés chez des rats traités avec de l’aspartame, mais pas chez des rats non traités. Compte tenu du fait que ces études souffraient de plusieurs limitations, la Fondation Ramazzini a décidé à la fin des années 1990 de mettre sur pied une expérience qui, grâce au nombre d’animaux utilisés, les niveaux de doses employés et le respect des bonnes pratiques de laboratoire, évaluerait de manière adéquate le potentiel carcinogène de l’aspartame.

Après cette publication, vous attendiez-vous à ce que les experts européens de l’EFSA conseillent la suspension de l’aspartame ?

J’espérais que l’EFSA se montrerait aussi critique des études anciennes qu’elle l’a été de l’étude conduite par la Fondation Ramazzini. Les agences internationales comme l’ EFSA seront toujours notre point de référence et nous continuerons à les informer de nos résultats au fur et à mesure que nous les enregistrerons.

Avec votre étude « vie entière » vous avez été critiqué pour vous être éloigné des protocoles habituels en matière de recherche sur le cancer chez les rongeurs. Pourquoi n’avoir pas interrompu ne serait-ce qu’un volet de vos expériences à 104-110 semaines comme il est conseillé ?

La Fondation Ramazzini conduit ce que l’on a coutume d’appeler des méga-expériences ce qui signifie que l’on permet à des groupes importants de rongeurs d’aller jusqu’à leur mort naturelle, moment auquel ils font l’objet d’analyses histopathologiques. Ce modèle contraste avec celui de la plupart des laboratoires, où les rongeurs sont sacrifiés à l’âge de 110 semaines (environ les 2/3 de leur existence). Le protocole de l’étude Ramazzini reflète étroitement la condition humaine où des personnes peuvent être exposées à des agents, en milieu industriel ou dans l’environnement en général, depuis la vie embryonnaire jusqu’à la mort naturelle. Puisque 80% des cancers sont diagnostiqués chez les hommes de plus de 55 ans, il est particulièrement important de regarder comment un agent affecte un animal de laboratoire dans le dernier tiers de sa vie. Comme je le fais remarquer dans notre article, « si nous avions interrompu les expériences à l’âge de 110 semaines, nous n’aurions probablement jamais pu démontrer que des composés industriels importants comme les xylènes, le mancozeb, le monomère d’acétate de vinyle et le toluène sont cancérogènes. »

Que répondez-vous aux critiques des experts européens sur les lymphomes et les leucémies, les cancers des reins, de l’urètre et de la vessie, et les cancers des nerfs périphériques ?

En examinant les données brutes de notre étude, l’EFSA a observé une incidence élevée d’inflammation pulmonaire chronique aussi bien chez les mâles et les femelles qui recevaient de l’aspartame que chez ceux qui n’en recevaient pas. Sur la foi de cette observation, il a été conclu « que l’augmentation de l’incidence des lymphomes-leucémies chez les rats traités n’était pas liée à l’aspartame » en raison de la grande incidence des changements dus aux inflammations chroniques du poumon. Cette conclusion me paraît bizarre pour les raisons suivantes :

  • l’opinion de l’EFSA néglige le fait que l’expérience a été conduite jusqu’à la mort naturelle des rongeurs. On sait bien que les maladies infectieuses font partie du processus naturel de la fin de vie chez le rongeur comme chez l’homme.
  • si l’incidence de lymphomes-leucémies que nous avons observée - qui est significativement augmentée, était vraiment due au fait que la colonie de rats a été infectée, on observerait des lymphomes-leucémies non seulement ches les femelles mais aussi chez les mâles. L’EFSA n’explique pas cette faille dans son raisonnement.

Pensez-vous que certaines des critiques européennes sont justifiées ?

Je pense que l’opinion exprimée par l’ESFA est une opinion. Mon travail, c’est de produire des données scientifiques et d’en informer des résultats les agences responsables de la sécurité alimentaire.

Pour quelles raisons vous intéressez-vous aux effets de l'aspartame ?

On assiste à une globablisation de l’alimentation industrielle et une augmentation de l’utilisation d’éduclcorants artificiels chez des milliards de personnes, aussi bien dans les pays développés que les autres. Pour cette raison, la Fondation Ramazzini considère que son travail sur les édulcorants est de la plus haute priorité pour protéger la santé publique, et notamment la santé des enfants et des femmes enceintes qui appartiennent aux populations les plus vulnérables. Comme la plupart des études précédentes sur les édulcorants artificiels sont inadéquates, nous avons prévu et nous conduisons des recherches additionnelles non seulement sur l’aspartame, mais aussi sur d’autres édulcorants artificiels et sur des mélanges d’édulcorants largement diffusés, que l’on trouve dans des milliers d’aliments, de boissons et de produits pharmaceutiques. Ces études « vie entière » sont menées selon le protocole de notre Centre de recherches sur le cancer.

Le Programme national de toxicologie américain (NTP) a conduit des études chez la souris qui n’ont mis en évidence aucun effet cancérogène de l’aspartame.

En octobre 2005, le NTP a publié une étude sur des souris transgéniques qui a duré neuf mois. Les résultats n’ont pas montré d’activité carcinogène. Comme ces études du NTP utilisaient un nouveau modèle de souris la commission qui a analysé ces résultats a conclu de manière unanime dans son rapport que – je cite « il n’est pas certain que l’étude présente suffisamment de sensibilité pour détecter un effet carcinogène. »

De son côté, l’Institut National du Cancer des Etats-Unis n’a pas non plus trouvé que les consommateurs d’aspartame avaient plus de cancers que les autres…

Le NCI s’est appuyé sur l’extrait d’un large questionnaire alimentaire dans lequel la consommation d’aspartame de l’année précédente était rapportée par les personnes – âgées de 50 à 69 ans - qui participaient à l’étude. Cette enquête n’a montré d’augmentation ni des lymphomes ni des leucémies ni des cancers du cerveau. Comme on ne dispose pas d’information précise sur le niveau de consommation des participants, ni sur la durée de cette consommation, il est difficile d’évaluer la puissance de cette étude en dépit du nombre important des participants. Une autre question qui se pose, c’est de savoir si l’aspartame est carcinogène dans la phase d’initiation de la maladie ou dans sa phase de promotion ou de progression. Si c’est un initiateur, alors il ne faut pas s’attendre à voir des cancers augmenter chez des personnes d’âge mûr qui n’ont pas consommé d’aspartame dans leur enfance.

Vous êtes donc convaincu que l’aspartame est cancérogène ?

Les résultats de nos études démontrent que l’aspartame, administré à doses variables provoque une augmentation statistiquement significative, liée à la dose, de lymphomes/leucémies et tumeurs malignes du pelvis rénal chez les rats femelles et de tumeurs malignes des nerfs périphériques chez les rats mâles. Ces résultats démontrent que l’aspartame est un agent cancérogène, capable de provoquer des tumeurs à des doses inférieures à la dose journalière admissible qui est de 40 mg par kg de poids en Europe, et 50 mg par kg aux Etats-Unis.

Les fabricants d’aspartame accusent la Fondation Ramazzini de se présenter comme un institut indépendant, alors qu’elle recevrait un financement de certains groupes industriels. D’où vient votre financement ?

Cette allégation est fausse. La recherche sur les édulcorants artificiels a été entièrement financée par la Fondation européenne d’oncologie et de sciences de l’environnement « B. Ramazzini. »

 

Un vétéran respecté des études sur le cancer

Le Dr Morando Soffritti se dit préoccupé par le grand nombre de personnes qui utilisent l'aspartame au quotidien, en particulier les enfants et les femmes enceintes. « Si quelque chose est cancérogène chez l’animal, » dit-il, « alors il ne devrait pas être ajouté à la nourriture, surtout s'il y a tant de personnes qui le consomment. » Le Dr Soffritti a passé près de 30 ans à étudier les cancérogènes potentiels. Il fut, avec son équipe, l’un des premiers à montrer que le chlorure de vinyle, le benzène, le formaldéhyde sont cancérogènes dans un modèle animal. L’Agence internationale de recherche sur le cancer (IARC, Lyon), qui est liée à l’Organisation mondiale de la santé, considère aujourd’hui que ces trois substances sont cancérogènes chez l’homme (chlorure de vinyle, benzène) ou probablement cancérogène (formaldéhyde). Mais les résultats obtenus par le Dr Soffritti ne font pas toujours l’unanimité. En 1995, il a publié une étude, toujours chez le rat, qui conclut que le MTBE (méthyl tert-butyl éther), un additif utilisé pour relever l’indice d’octane de l’essence, est cancérogène - laissant entendre qu’il en irait de même chez l’homme. Mais ni l’IARC, ni l’Agence américaine de protection de l’environnement n’en sont convaincues. Elles maintiennent que le MTBE ne provoque pas de cancer chez l’homme. A en juger par la réponse de l’Autorité européenne de sécurité des aliments, l’aspartame est un autre sujet de discorde entre le Dr Soffritti et les instances sanitaires.

(Lire notre article sur aspartame et cancer).

Propos recueillis par Thierry Souccar

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