Le lait de soja est-il dangereux pour les enfants ?

Par Lanutrition.fr Publié le 05/03/2014 Mis à jour le 10/03/2017
En 2005, l'Agence française se sécurité sanitaire des aliments a déconseillé de donner des formules au soja aux bébés. Les données disponibles sont aujourd'hui rassurantes.

Le lait de soja (formules adaptées à l'alimentation des nouveaux-nés) contient des substances naturelles qui pourraient perturber le développement des tout petits. C’est en substance l’argument développé par l’ex-Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa, aujourd'hui ANSES) dans un rapport de 2005 intitulé « Sécurité et bénéfices des phytoestrogènes apportés par l’alimentation ».

Les préparations pour enfants à base de protéines de soja renferment en effet des isoflavones, dont la structure chimique est proche d'hormones humaines femelles, les estrogènes. Ces isoflavones peuvent se lier à deux familles de récepteurs aux estrogènes (ERα etERβ) et les activer. Ils se fixent sur les récepteurs spécifiques des oestrogènes et peuvent soit stimuler leur action soit au contraire la diminuer.

Donc les isoflavones ne se comportent pas vraiment comme des estrogènes, mais plutôt comme modulateurs de leurs récepteurs. En plus, dans la vraie vie, y compris au cours du développement du bébé, ils sont en compétition avec les hormones naturelles de l'organisme et leur activité sur les récepteurs est donc minimale. On peut donc regretter qu'ils soient appelés phytoestrogènes, d'autant qu'ils ont d'autres propriétés n'ayant rien à voir avec les hormones et que le lait de vache utilisé dans les formules classiques apporte de son côté des doses non négligeables de véritables hormones, estrone et progestérone.

Le groupe de travail de l’Afssa déconseillait le soja dans l’alimentation avant l’âge de 3 ans. Ce qui disqualifie les préparations pour nourrissons à base de protéines de soja. Pourquoi une telle méfiance ? Selon Mariette Gerber, qui présidait ce groupe, « ces réserves sont essentiellement basées sur les données d’expérimentation animales mais c’est parce que les effets chez l’homme n’ont pas été étudiés ou presque. »

Certaines études animales montrent en effet que les isoflavones du soja pourraient provoquer une modification du taux de testostérone ou favoriser le développement de cancers hormonaux-dépendants. D'autres études ont mis en évidence des troubles du développement sexuel ou de la reproduction chez des souris nourries au soja. Cependant, le protocole de la plupart de ces études est très éloigné de la manière dont des bébés peuvent être exposés aux isoflavones et les chercheurs considèrent que les résultats de ces travaux ne peuvent pas être transposés à l'homme.

L'étude qui a le plus pesé dans l'avis de l'Afssa est une étude chez le singe marmouset montrant que les animaux nourris avec une formule à base de soja avaient moins de testostérone après avoir consommé cette formule; le nombre de leurs cellules de Leydig avait augmenté et leurs testicules étaient plus gros. Cependant ces animaux se sont développés normalement et leur fertilité était normale. Il est clair que la France s'est reposée sur cette étude pour faire ses recommandations. Un examen minutieux de cette étude révèle pourtant qu'elle ne nous renseigne guère sur les effets des isoflavones chez l'homme. En effet les bébés marmouset ne métabolisent pas les isoflavones comme les bébés humains; ils produisent un métabolite appelé équol (qui fait baisser la concentration de testostérone en favorisant sa conversion en dihydrotestostérone). Les bébs humains ne produisent pas d'équol, et aucune étude n'a trouvé que les bébés nourris au soja ont des testicules plus volumineux. 

Pour résumer, aucun des effets observés chez l'animal n’a jusqu'ici été retrouvé chez l’homme (lire encadré). 

Des données insuffisantes mais rassurantes

Aux Etats-Unis, les experts du Centre pour l’évaluation des risques liés à la reproduction humaine (CERHR) ont rendu un rapport sur ce sujet en janvier 2006. Ce groupe de travail arrive à la conclusion que « il n’y a pas suffisamment de données humaines ou animales valables pour permettre de déterminer la toxicité des formules infantiles au soja sur le développement ou la reproduction ». Il souligne également qu’aucune des études pratiquées chez les rongeurs n’a utilisé ces fameuses préparations pour nourrissons à base de protéines de soja. Sur la question de la génistéine, l’un des isoflavones du soja, les experts américains arrivent à la conclusion qu’il n’y a aucun risque pour une consommation de génistéine aglycone comprise entre 0,01 et 0,08 mg par kilo de poids corporel et par jour soit entre 0,07 et 0,56 mg/jour pour un bébé de 4 mois, ce qui correspond à l’apport moyen des formules à base de soja.

En mai 2008, le comité de nutrition de l’Académie américaine de pédiatrie a publié un rapport sur les préparations infantiles à base de soja. Le comité relève que «  chez les nourrissons nourris avec ces formules, la concentration d’albumine – un marqueur de l’état nutritionnel – est normale, la minéralisation osseuse est équivalente à celle obtenue avec des laits artificiels à base de lait de vache, les études cliniques ne soulèvent aucune inquiétude en ce qui concerne le développement sexuel, les maladies thyroïdiennes, les fonctions immunitaires et le développement cérébral. »

Une étude est en cours aux Etats-Unis, conduite par l'Arkansas Children's Nutrition Center. Elle compare la croissance, le développement et la santé d'enfants allaités et d'enfants nourris avec des formules au lait de vache ou au soja. Après 5 ans, les enfants des trois groupes (plus de 300) se développent normalement. Aucun effet indésirable n'a été trouvé chez les enfants nourris au soja. 

Le toxicologue Jean-François Narbonne, expert auprès de l'ANSES, estime lui aussi que le rapport français de 2005 a exagéré les dangers du soja. Selon lui, « on n’a pas aujourd’hui d’arguments scientifiques sérieux ni dans un sens ni dans l’autre. Il doit rester dans notre société une part de liberté individuelle, y compris pour le corps médical, dans la mesure ou il n’est pas démontré qu’il existe des risques particuliers. »

Pour le Dr Kenneth Setchell du Centre médical pour enfants de Cincinnati dans l’Ohio, un des meilleurs spécialistes du soja, les préparations pour enfants à base de soja sont commercialisées depuis 40 ans aux États-Unis. « Je pense que depuis cette date, 20 à 30 millions d’enfants à travers le monde ont été nourris avec ces préparations. Cette cohorte est tellement grande que les effets indésirables auraient été remarqués » explique-t-il.

Malgré ces constatations rassurantes, il faut bien sûr rester prudent car on ne dispose encore que d'un nombre limité d'études ciblées sur les effets à long terme du soja. Les parents dont un enfant ne tolère pas le lait de vache et qui souhaitent opter pour le soja doivent aussi savoir que 10 à 15% des enfants allergiques au lait de vache le sont aussi au soja. Pour eux, les formules hydrolysées de lait de vache peuvent être une solution.

Et bien sûr, l'allaitement reste le moyen de nourrir un enfant le plus adapté à sa croissance; c'est lui qu'il faudrait privilégier

Des études rassurantes

En 2001, des chercheurs de l’université de Pennsylvanie ont mené une étude dans le but de mieux connaître les conséquences sur la santé d’une consommation de lait de soja durant la petite enfance. Brian Strom et ses collaborateurs ont regroupé plus de 800 personnes âgées de 20 à 34 ans, nées entre 1965 et 1978. Parmi elles, 248 avaient été nourries avec une préparation à base de soja. Les scientifiques ont passé au crible une multitude de paramètres pouvant être influencés par les hormones afin de vérifier s’il existait des différences entre les deux groupes : poids, taille, allergies, âge de la puberté, cycles menstruels, déroulement des grossesses. Leur verdict : la consommation de préparations pour nourrisson à base de soja n’a de conséquences ni sur la santé, ni sur la reproduction.

Dans une autre étude de 2010, les volumes mammaire, ovarien et testiculaire ont été mesurés chez des bébés de 4 mois nourris au lait maternel, au lait de vache ou au lait de soja. Les chercheurs n’ont trouvé aucune différence selon le mode d’alimentation, à l’exception d’un volume des ovaires et d’un nombre de kystes ovariens plus grands chez les bébés nourris au lait de vache. Les conséquences cliniques ne sont pas claires, plusieurs études n’ayant pas noté de différences biologiques chez des adultes nourris dans leur enfance au lait de vache ou au lait de soja. Enfin, toujours en 2010, une petite étude a rapporté dans ses résultats préliminaires, que des femmes qui avaient dans l’enfance reçu des laits artificiels au soja avaient un risque de cancer du sein réduit de 40 à 60 pour cent par rapport à des femmes ayant reçu des formules à base de lait de vache.

Lire notre dossier sur le soja

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