L'illusion écologique du recyclage

Par Sarah Amiri - Diététicienne et journaliste scientifique Publié le 15/03/2021 Mis à jour le 15/03/2021
Point de vue

Entretien avec Anne Belot, l'auteure du BD-docu Déchets Land, qui nous explique comment le recyclage est utilisé par les industriels pour vendre des produits pas vraiment écologiques (greenwashing). Elle évoque aussi l'écoscore et les vraies solutions pour les déchets.

Lanutrition.fr : Qu’est-ce que le greenwashing ?

Anne Belot : Le greenwashing est une technique marketing trompeuse utilisée par les industriels. Elle consiste à verdir les packagings, les logos et les discours pour faire croire aux consommateurs qu’ils achètent les produits d’entreprises « responsables » et même « engagées ».

J’aimerais quand même ajouter, car c’est assez important, qu’on parle souvent « des industriels » comme une entité à part entière alors que cette entité n’existe pas vraiment. Derrière ce terme d’« industriels » se trouvent une longue chaîne d’humains qui n’ont pas toujours conscience de l’impact négatif de leur tâche isolée. C’est la somme de toutes ces actions qui crée le système que l’on dénonce aujourd’hui.

Du coup, on parle tous des industriels sans réellement pointer du doigt quelqu’un ou quelque chose et la résultante, c’est que rien ne change. C’est donc aussi important de se rappeler de la responsabilité qui nous revient, que ce soit dans notre activité professionnelle, ou en tant que consommateur. Dénoncer le greenwashing c’est important, certes, mais en achetant ces produits on partage quand même la responsabilité. Et ce qui est magique avec cette responsabilité, c’est qu’elle est à double sens : elle nous confère le pouvoir de changer le système de consommation actuel !

La législation protège–t-elle le consommateur du greenwashing ?

À ma connaissance, on peut dénoncer certaines publicités, mais il n’y a pas d’agence qui détient un tel rôle de régulation des emballages et notamment des allégations concernant l’écologie. Avec la loi anti-gaspi, le gouvernement tente de mieux encadrer les pratiques de greenwashing avec notamment l’interdiction d’apposer sur les emballages les mentions « respectueux de l’environnement » et « biodégradables ». Et pour pouvoir utiliser le mot « recyclé », les fabricants auront l’obligation d’indiquer la teneur en matière recyclée incluse dans le produit. Ce serait bien qu’ils indiquent aussi le nombre de bouteilles utilisées quand une bouteille est « 100% recyclée » mais ce n’est pas encore prévu. En 2021, bonne nouvelle, le logo d’écocontribution va aussi disparaître de nos emballages, car il signifie dans l’imaginaire collectif que le produit est recyclé ou recyclable alors qu’il n’en est rien.

Pourquoi le recyclage n’est pas une solution pour nos déchets ? 

Il y a quand même un aspect positif au recyclage, c’est qu’il permet de réutiliser des matières premières existantes. Un recyclage parfait comme le compostage est donc positif. Pour le reste (verres, plastiques et autres matières), le recyclage est un leurre. Outre le fait qu’il déculpabilise et déresponsabilise le consommateur, il consomme beaucoup d’énergie et une grande partie des matières premières sont perdues au cours du recyclage. En plus, les matières premières ne sont pas recyclables à l’infini comme on pourrait nous le faire croire. Il y a aussi le fait que c’est dangereux pour la santé : des matières plastiques toxiques qu’on ne peut pas tracer se retrouvent dans d’autres produits de grande consommation. Enfin, il y a le fait qu’on n'a pas la capacité à traiter tous ces déchets. Du coup, ils se retrouvent à voguer sur les océans pour atterrir dans des décharges à l’autre bout du monde où ils sont à l’origine d’un désastre écologique et sanitaire pour les populations.

Le recyclage est-il donc le pilier sur lequel se base le greenwashing ?

Oui, il y a le recyclage, mais aussi le biodégradable (dont la mention va être interdite) et plus généralement, les « bioplastiques » qu’on peut soi-disant composter alors qu’ils ne se dégradent pas vraiment. L’illusion écologique que les industriels s’appliquent à nous présenter avec le recyclage est vite déconstruite lorsqu’on s’attarde un peu sur les chiffres : seulement 9% de tous les plastiques produits depuis 1950 ont été recyclés ! 

L’écoscore est-il encore un outil de greenwashing offert aux industriels de l’agroalimentaire ?

L’écoscore est un outil récent, je ne connais pas tous les détails. Il peut permettre aux gens de prendre conscience de l’impact environnemental de leur achat (avant et après). Il complète bien le Nutri-score, qui me paraissait un peu tout nu sans ça : comment peut-on dire qu’un produit suremballé de plastique soit bon pour la santé, quelles que soient en effet ses vertus nutritives ? Par contre, comme pour le nutriscore, il faut voir d’où viennent les données qui donnent les notes. Et puis j’ai vu que ça notait la « recyclabilité » de l’emballage… encore une fois, un emballage recyclable, c’est pas assez (voir plus haut !). Je ne sais pas jusqu’où pousse l’écoscore, mais si les produits recyclables ont de meilleures notes, et qu’on n’encourage pas l’achat de produits qui ne génèrent pas de déchets, il va donner un sacré coup de pouce au mythe du recyclage… Le plus simple encore, c’est de scanner avec ses propres yeux avec l’info « Le meilleur déchet est celui qu’on ne produit pas ! ». On a tous cette merveilleuse compétence, pas besoin de s’en remettre à l’électronique !

Et bien sûr, c’est encore des données informatiques, des applications, l’usage de smartphones ultra-sophistiqués… avec tout le cortège de déchets cachés qui vont avec ! Et je me questionne sur le fait que l’écoscore considère le bien-être des travailleurs : un environnement en bonne santé ne se construit pas sans humains en bonne santé !

Comment les industriels transfèrent le coût des déchets qu’il leur incombe aux consommateurs ? Quel coût représente l'emballage d'un produit ?

Il y a deux grandes familles d’industriels qui profitent des déchets : d’abord les industriels de la gestion des déchets, ce sont les collectivités et les citoyens (donc nous) qui payent pour le traitement des déchets en réglant tous les ans la taxe ou redevance d’enlèvement des ordures ménagères (TEOM ou REOM) cachée dans les charges locatives. Ces taxes vont directement dans les poches de ceux qui traitent les déchets (incinérateurs, décharges, centres de tri…) pour qui l’existence des déchets est plutôt lucrative. Et puis il y a les industriels qui produisent ou vendent les objets qui deviennent des déchets (comme toutes les marques qui vendent des produits emballés ou à usage unique), qui doivent s’assurer que ces futurs déchets seront bien gérés. Pour s’affranchir de la gestion des déchets, ces industriels paient une écocontribution aux éco-organismes, mais, surprise, en réalité c’est nous, les consommateurs, qui la payons lors de notre passage en caisse… C’est un sujet assez complexe, que j’ai détaillé dans la 2e partie de la BD : Déchets Lucratifs !

Réduire ses déchets c’est donc aussi faire des économies… Mais n’y a-t-il pas des coûts à entreprendre une démarche zéro déchet ?

Pour info, une étude sur des familles passées au Zéro Déchet à Roubaix montre qu’on peut gagner jusqu’à 3000€ par an ! Après il peut y avoir un coût départ si on achète tout à l'état neuf dans un magasin spécialisé où les produits sont fabriqués avec des matériaux écoresponsables. Mais personnellement je ne l’ai pas vraiment senti, car j’ai pas acheté « un kit vrac » comme en voit dans certains magasins : avec un peu de récup’, je suis arrivée à limiter ce coût. Et puis il a été lissé sur plusieurs mois : j’ai mis en place la démarche pas à pas, après 5 ans de changement de mes habitudes, je dépense moins (et consomme mieux). Ce que je peux conseiller, encore, c’est de se rapprocher de gens qui ont fait cette transition et qui peuvent vous donner des astuces économiques.

Quelles actions concrètes les industriels de l’agroalimentaire pourraient prendre pour réduire considérablement les déchets ?

Des solutions existent, elles sont faciles à mettre en place, mais elles nécessitent de repenser le système, car la mondialisation ne leur est pas adaptée. Il y a notamment la consigne qu’on a laissé tomber dans les années 1990, mais qui pourrait nous épargner des tonnes d’emballages jetables. Ce système doit cependant s’organiser localement pour être vraiment écologique : le nettoyage d’une bouteille en verre consignée localement émet jusqu’à 80 % de gaz à effet de serre de moins que son recyclage, si elle est consignée localement.

Pour aller plus loin, découvrez la BD documentaire de Anne Belot, Déchets land - La face cachée de nos déchets

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