David Servan-Schreiber : La révolution des oméga-3, comment nourrir le cerveau émotionnel

Par Lanutrition.fr Publié le 19/05/2006 Mis à jour le 17/02/2017
David Servan-Schreiber est professeur clinique de psychiatrie à l’université de Pittsburgh (Ohio) et chargé de cours à la faculté de médecine de Lyon. Il est l’auteur de Guérir (Robert Laffont) qui pose les bases d’une nouvelle médecine des émotions.

Depuis une dizaine d'années, des perspectives entièrement neuves se sont ouvertes pour prévenir et traiter les baisses de l’humeur par l’alimentation. Une des pistes les plus excitantes, c’est la consommation quotidienne en quantité suffisante de l'un des aliments les plus importants pour le cerveau, les acides gras essentiels dits « oméga-3 ».

Ces acides gras que le corps ne peut pas fabriquer (d'où le terme « essentiels ») sont si cruciaux pour la construction et l'équilibre du cerveau que le fœtus les absorbe en priorité à travers le pla­centa. Pour cette raison, les réserves de la mère, déjà faibles dans notre société occidentale, chutent dra­matiquement au cours des dernières semaines de la grossesse. Après la naissance, les oméga-3 conti­nuent d'être passés en priorité au bébé dans le lait maternel, dont ils sont un des constituants majeurs. Cela aggrave encore le déficit de la mère. Si une deuxième naissance suit la première de près, et qu'entre-temps son régime soit resté pauvre en poissons et en crustacés, la prin­cipale source de ces acides gras, la perte d'oméga-3 après la deuxième grossesse est telle que le risque de dépression pour la mère devient très grand..

L'incidence du «baby blues» au Japon, à Sin­gapour ou en Malaisie est entre trois et vingt fois moindre qu'en Allemagne, en France et aux États-Unis. Selon le Lancet, ces chiffres correspondent à la différence entre ces pays en ce qui concerne la consommation de poissons et de crustacés et ne peuvent pas être expliqués par une simple tendance des Asiatiques à cacher leurs symptômes de dépression. Il est indispensable de comprendre pourquoi.

L'huile qui fait marcher le cerveau

 

Le cerveau fait partie du corps. Comme les cel­lules de tous les autres organes, celles du cerveau renouvellent leurs constituants en permanence. Les cellules de demain sont donc faites de ce que nous mangeons aujourd'hui. Or, pour les deux tiers, le cerveau est constitué d'acides gras. Ceux-ci sont les constituants de base de la membrane des cellules nerveuses, leur « enveloppe », à travers laquelle ont lieu toutes les communications entre toutes les cellules nerveuses dans toutes les régions du cerveau et du corps. Ce que nous mangeons est directement intégré dans ces membranes et en forme la trame. Si nous consommons surtout des graisses « saturées » - celles qui, comme le beurre ou la graisse animale, sont solides à température ambiante -, leur rigidité se reflète par une rigidité des cellules du cerveau. Si, au contraire, nous mangeons surtout des graisses « polyinsaturées » - qui sont liquides à température ambiante -, les gaines des cellules du cerveau sont plus fluides, plus souples, et la communication entre elles se fait de façon plus stable. Surtout s'il s'agit d'acides gras oméga-3.

Les effets sur le comportement ne sont pas subtils. Lorsque l'on supprime les oméga-3 de l'alimentation de rats de laboratoire, leur comportement change complètement en quelques semaines : ils deviennent anxieux, n'apprennent plus de nouvelles tâches et paniquent dans les situations de stress (par exemple, lorsqu'ils doivent s'échapper d'un bassin en retrouvant la plate-forme de sauvetage). Peut-être plus grave encore, une alimentation pauvre en oméga-3 réduit l'expérience du plaisir ! II faut des doses bien plus importantes de morphine à ces mêmes rongeurs pour qu'ils y trouvent un quel­conque intérêt, alors que cette drogue est le symbole même du plaisir facile.

À l'inverse, une équipe de chercheurs français a montré qu'un régime riche en oméga-3 - comme celui des Esquimaux qui assimilent jusqu'à 16 g par jour d'huile de poisson - augmente, sur le long terme, la production des neurotransmetteurs de l'énergie et de la bonne humeur dans le cerveau émotionnel, en particulier la dopamine.

Le fœtus et le nouveau-né, dont le cerveau est en plein développement, ont les plus grands besoins en acides gras oméga-3. Une étude danoise publiée récemment dans le British Médical Journal établit que les femmes qui consomment plus d'oméga-3 dans leur alimentation de tous les jours pendant la grossesse ont des enfants dont le poids de naissance est plus sain, et qui sont moins souvent prématurés. Une autre étude danoise, publiée, elle, dans le Journal of the American Médical Association, signale que les enfants qui ont été nourris au sein pendant au moins neuf mois après la naissance - et ont ainsi reçu une plus grande quantité d'oméga-3 dans leur alimentation - ont des qualités intellectuelles supé­rieures aux autres vingt et trente ans plus tard. Mais l'importance des oméga-3 ne s'arrête pas à la grossesse, loin de là.

Le régime des premiers hommes

 

D'après plusieurs chercheurs, pour comprendre ce mystérieux effet des acides gras oméga-3 sur le cerveau, il faut remonter aux ori­gines de l'humanité.

Il existe deux types d'acides gras « essentiels » : les oméga-3 - qui sont contenus dans les algues, le plancton et quelques plantes terrestres, dont l'herbe - et les oméga-6 qu'on trouve dans presque toutes les huiles végétales et la viande - surtout la viande d'animaux .nourris au grain ou aux farines animales. Bien qu'importants pour l'organisme, les oméga-6 n'ont pas les mêmes propriétés bénéfiques pour le cerveau et ils favorisent les réactions d'in­flammation (nous en reparlerons plus loin). Au moment où le cerveau de Y Homo sapiens s'est déve­loppé, c'est-à-dire lorsqu'il a accédé à la conscience de soi, l'humanité vivait autour des grands lacs de l'Est africain. L'accès à un écosystème unique très riche en poissons et crustacés pourrait avoir été le déclencheur d'un développement prodigieux du cerveau. On pense que l'alimentation de ces tout premiers humains était parfaitement équilibrée, avec un ratio de 1/1 entre l'apport d'oméga-3 et d'oméga-6. Ce ratio idéal aurait fourni au corps exactement l'alimentation qu'il lui fallait pour pro­duire des neurones d'une qualité optimum et donc donner au cerveau des capacités entièrement nou­velles permettant la fabrication d'outils, le langage et la conscience.

Aujourd'hui, avec le développement de l'agri­culture, de l'élevage intensif, où l'on nourrit les animaux au grain plutôt qu'à l'herbe sauvage, et la présence d'huiles végétales riches en oméga-6 dans tous les aliments industriels, le ratio oméga-3/ oméga-6 dans l'alimentation occidentale varie main­tenant entre 1/10 et 1/20. Pour prendre une image, on pourrait dire que le cerveau est un moteur de haute performance conçu pour fonctionner avec une essence très raffinée, alors que, nous, nous le faisons tourner avec du diesel de mauvaise qualité...

Le jour où les historiens se pencheront sur l'his­toire de la médecine au XXème  siècle, je crois qu'ils y décèleront deux tournants majeurs. Le premier est la découverte des antibiotiques, qui a presque entiè­rement éradique la pneumonie - la première cause de mortalité en Occident jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. Le second est une révolution en cours : la démonstration scientifique que la nutrition a un impact profond sur presque toutes les grandes maladies des sociétés occidentales. Les cardiologues commencent à peine à l'admettre. Les psychiatres en sont encore très loin. Pourtant, le cerveau est certainement aussi sen­sible au contenu de l'alimentation quotidienne que le cœur. Lorsque nous l'intoxiquons avec de l'alcool ou des drogues illégales, il souffre. Lorsque nous ne le nourrissons pas avec ses constituants essentiels, il souffre aussi. Il est vraiment étonnant qu'il ait fallu deux mille cinq cents ans pour que la science moderne en revienne à cette constatation, que toutes les médecines traditionnelles, qu'elles soient tibétaine ou chinoise, ayurvédique ou gréco-romaine, mettaient en avant des leurs tout premiers écrits. Hippocrate disait : « Laisse ta nourriture être ton remède et ton remède ta nourriture. » C'était il y a deux mille quatre cents ans.

 

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