Paul Scheffer : De l’esprit critique en diététique

Par Lanutrition.fr Publié le 05/04/2011 Mis à jour le 17/02/2017
Une association de diététiciens se bat pour plus de transparence dans l'information nutritionnelle, et lutte contre les conflits d'intérêt

Paul Scheffer est le fondateur de l’Association de diététique et nutrition critique qui organisait les 27 et 28 mai 2011 à l’université Paris 8 Les Journées de la Nutrition Critique. Il expose ici les apports du mémoire de master Recherche en Sciences de l'Education qu’il a soutenu en juin 2010 avec la mention très bien et qui portait sur «l'influence de l'industrie agroalimentaire dans le domaine de la nutrition et la place de l'esprit critique dans la formation des diététiciens».

Ce travail s'appuie sur sa participation en tant qu'élève à un BTS de diététique sur près de deux ans dans un lycée public et sur de nombreux entretiens réalisés avec des étudiants en diététique, des professeurs et des représentants de l'Association Française des Diététiciens et des Nutritionnistes (AFDN).

L’esprit critique en diététique

"Quelle place pour l'esprit critique au sein de la formation des diététiciens? Aborde-t-on le rôle de l'industrie agroalimentaire au sein de la nutrition et prépare-t-on les diététiciens à prendre en compte les logiques de profit qui guident l'industrie agroalimentaire par rapport à la logique de santé publique que sont censés représenter les diététiciens? Ce sont quelques questions auxquelles j'ai cherché à apporter des réponses au cours de mon travail. Celui-ci a mis en évidence tout d'abord que les diététiciens ignoraient pour la plupart les analyses de chercheurs en lien avec leur profession, comme Jean Ziegler, rapporteur spécial pour le droit à l'alimentation du Conseil des Droits de l'Homme de l'Organisation des Nations Unies de 2000 à mars 2008, ou Pierre Meneton de l'Inserm, et surtout que les professionnels de nutrition n'ont en général jamais entendu parler de l'universitaire américaine Marion Nestle qui a écrit Food Politics, un ouvrage de référence, salué par les plus grands journaux médicaux internationaux, qui traite de l'influence de l'industrie agroalimentaire dans le domaine de la nutrition, et de Thierry Souccar qui est à mon avis la référence la plus pertinente pour ce qui touche à ce sujet pour le paysage français.

Favoriser la logique de santé publique

Mon travail invite donc les professionnels de la nutrition à prendre connaissances de ces travaux qui les concernent directement et qui peuvent leur permettre d'apporter des regards extérieurs et plus critiques sur leur profession. Les analyses que je fournis ont donc pour but de renforcer l'autonomie relative du champ de la diététique pour reprendre un concept du sociologue Pierre Bourdieu, c'est-à-dire de favoriser la logique de santé publique propre à la diététique en armant les diététiciens d'un plus grand esprit critique vis-à-vis des pratiques de l'industrie agroalimentaire qui vise à imposer ses logiques de rentabilité et de «profit maximal à court terme et à n'importe quel coût humain» comme l'écrit Jean Ziegler par tout un éventail de procédés impliquant les diététiciens que je détaille dans mon travail. Il me semble essentiel d'apporter plus de discernement sur les différences fondamentales des logiques sous-jacentes à l'industrie agroalimentaire et à la diététique dans la mesure où il y a de plus en plus confusion entre les deux depuis que l'industrie agroalimentaire cherche à jouer un rôle en matière de nutrition auprès du public comme c'est le cas de Nestlé avec la création de sa fondation «manger mieux pour vivre mieux» dont les objectifs apparemment louables cachent des considérations beaucoup plus intéressées comme je le montre dans mon travail.

Lobbies et agences

Mon étude fait apparaître un grand vide pour ce qui touche à l'esprit critique au sein de la formation des diététiciens, la plupart des étudiants interrogés ne connaissent pas même le mot lobby, et comme me l'a dit un professeur, la formation tend à gaver les élèves comme des oies de connaissances et pousse à une logique de produits finis d'où il résulte que la plupart des élèves ne remettront pas en question ce qu'ils ont appris, et notamment l'aspect très consensuel véhiculé par la formation qui ne critique jamais les instances officielles comme le Programme national nutrition santé (PNNS) ou l''ex-Agence française de sécurité sanitaire des aliments (aujourd'hui Anses), bien que des critiques substantielles existent comme j'en fais la liste dans mon mémoire, et cela vaut aussi pour les entreprises. C'est comme si tout le monde était animé des plus belles intentions du monde, qu'il n'existait qu'une seule voix au sein du paysage de la nutrition française et que les débats de fond étaient absents. A partir de là, rien d'étonnant que les futurs diététiciens puissent finir par travailler pour Coca-Cola ou d'autres géants de l'industrie agroalimentaire dont on peut douter des vertus diététiques sans avoir l'impression d'avoir vendu leur âme au passage.

Pour une lecture plus critique des recommandations

Les travaux dont je me sers pour mon étude permettent également de prendre un recul historique sur un certain nombres de sujets et d'avoir une lecture plus critique de la production de certaines idées qui sont apprises par les diététiciens comme des résultats ne pouvant souffrir aucune critique ni analyse, comme c'est le cas des Apports Nutritionnels Conseillés de l'ex-Afssa en calcium, de la place des produits laitiers dans la ration, ou de la position de cette même agence par rapport à la consommation de sel des Français par exemple. Je pense que les diététiciens devraient savoir entre autres que sur les 23 membres du comité nutrition de l'Anses, 12 ont des liens plus ou moins étroits avec l'industrie laitière, avec notamment l'un d'eux qui est le président de l'institut Danone, ou un autre qui est membre associé à ce même institut. Ceci peut donner des éléments de compréhension pourquoi l'Anses ne s'est jamais penchée encore sur toutes les critiques concernant les produits laitiers soulevées par Marion Nestle ou Walter Willett de l'école de santé publique de Harvard qui est l'un des scientifiques en nutrition les plus cités au monde et qui a déclaré publiquement sans détour : «Comment expliquer que la nouvelle pyramide alimentaire américaine recommande de prendre trois tasses de lait par jour, sans évoquer l’influence du lobby du lait ?» et «en l'état actuel des connaissances, il est irresponsable de faire la promotion des laitages.»

De quoi faire réfléchir les diététiciens et nutritionnistes...

Mon travail a essayé de faire le point justement sur la place de l'esprit critique au sein de la formation des diététiciens et je pense avoir montré qu'il serait possible d'encourager l'esprit critique au sein de la formation de multiples manières, surtout si les études de diététique passent de deux à trois ans comme cela devrait se faire dans les années à venir.

Pour conclure, comme le dit Bourdieu en paraphrasant Karl Marx, mon travail a voulu baliser le terrain de la diététique pour redonner aux travailleurs de la nutrition les moyens de production culturels qu'ils sont amenés à manipuler au cours de l'exercice de leur profession. C'est en ça que l'esprit critique m'apparaît comme un outil fondamental dont les professionnels de la nutrition ne devraient pas faire l'économie pour se rapprocher un peu plus de l'idéal de santé publique qu'ils sont censés défendre, face aux intérêts privés qui ne connaissent pas beaucoup de scrupules comme je l'étaye dans mon mémoire. Avec certains diététiciens qui partagent mes analyses, nous avons créé l'Association de diététique et nutrition critique (ADNC) pour rassembler tous les professionnels de la nutrition qui partagent nos idées ou du moins le souci que nous avons d'un plus grand esprit critique au sein de la profession pour contrecarrer la montée en force de l'influence de l'industrie agroalimentaire, et réaliser la tenue d'assises de la diététique critique une fois par an où les questions qui fâchent, plus polémiques et politiques qui touchent le monde de la nutrition seront enfin abordées avec la venue nous l'espérons de chercheurs comme Christian Rémésy de l'INRA, Michel de Lorgeril du CNRS, Thierry Souccar, Pierre Meneton de l'Inserm et d'autres... Affaire à suivre donc."

 

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