Maïs OGM et tumeurs : l'étude du Pr Séralini remise en questions

Par Collectif LaNutrition.fr - Journalistes scientifiques et diététiciennes Publié le 04/10/2012 Mis à jour le 10/03/2017
Article

Une étude française controversée conclut que le maïs OGM serait responsable de cancers chez le rat. Le Pr Jean-François Narbonne, professeur émérite de toxicologie à l'université de Bordeaux, auteur de "Sang pour sang toxique" et expert à l'ANSES, assure que ces résultats "ne sont pas crédibles" .

LaNutrition.fr : Vous critiquez vivement l'étude du Pr Séralini qui met en évidence une augmentation du risque de cancer chez les rats nourris au maïs OGM de la société Monsanto (à lire en cliquant ici). Etes-vous un partisan des OGM ?

Jean-François Narbonne : Cet article à sensations interroge de plusieurs manières le toxicologue et le consommateur. Je m’interroge depuis longtemps sur les risques des OGMs et en particulier des plantes génétiquement modifiées (PGMs) produisant des pesticides ou résistantes aux pesticides. J’ai dans les années 90 bloqué des dossiers OGM comme expert du CSHPF (ancêtre de l’AFSSA) et j’ai participé à de nombreuses réunions citoyennes (y compris aux côtés de G.E. Seralini) sur le sujet. J’ai même fait partie des réunions d’experts Européennes ayant fortement renforcé les protocoles d’autorisation de ces organismes (une autorisation de mise sur le marché (AMM) Européenne coutant 10 fois plus qu’une AMM aux USA). Je suis donc un « OGM sceptique » a l’affût d’informations scientifiques pouvant documenter les risques possibles pour l’homme et l’environnement.

Comment ont été mis au point le Roundup et le maïs OGM NK 603 "Roundup ready" ? Et quelle est la toxicité de cet herbicide ?

Jean-François Narbonne : La matière active du Roundup est le glyphosate qui est un analogue d'un acide aminé naturel, la glycine, doté d'un groupement phosphonate. Cet herbicide agit en inhibant une enzyme (EPSPS) impliquée dans la synthèse des composés aromatiques, acides aminés, molécules hormonales impliqués dans le développement de la plante (folates, l'ubiquinone et naphtoquinones). Le glyphosate se fixe à un site de l’enzyme et l’inactive, bloquant en conséquence la biosynthèse des protéines et provoquant la mort de la plante. Pour rendre le maïs résistant au Roundup, on insère un gène codant pour une forme particulière de l’enzyme EPSPS moins sensible au glyphosate, ce qui lui permet de rester active en présence de l’herbicide. Le maïs NK 603 porte deux copies du gène cp4 epsps, provenant d’une bactérie du sol de la souche C4 d’Agrobacterium SP.

Le glyphosate a été testé en toxicologie dans de nombreuses études. Il est généralement peu toxique (DL50>2g/kg/j), il n’est pas génotoxique et a été négatif sur les tests pendant 2 ans de cancérogenèse. Chez l’homme il est suspecté d’induire des hémopathies et d’avoir des effets sur la reproduction. En agriculture la matière active n’est pas utilisée seule. On utilise des préparations contenant à la fois la matière active et des formulants ou adjuvants qui augmentent l’efficacité de la matière active en permettant à celle-ci de mieux pénétrer ou d’augmenter sa persistence. En augmentant l’efficacité de la matière active on peut ainsi réduire son dosage. Dans le passé ces adjuvants ont souvent posé des problèmes de toxicité du fait de leur agressivité, en particulier pour les travailleurs exposés (voir l’affaire Paul François et le Lasso). Ainsi comme un médicament peut se retrouver dans de nombreuses préparations pharmaceutiques une matière active peut se retrouver dans de nombreuses préparations (par exemple plus d’une centaine en fonction de l’application finale y compris en jardinerie). On comprend alors que toutes les préparations et tous les mélanges ne peuvent être testés aussi complètement que le matière active. Cependant, les adjuvants eux sont testés individuellement et une étude des risques des mélanges finaux est faite avec vérification des résultats du modèle par des tests toxicologiques a court terme. D’ailleurs de même que plusieurs centaines de matières actives ont été retirées des autorisations, les adjuvants CMR 1 ou 2 ont été interdits. En ce qui concerne le Roundup, les études in vitro ont montré une toxicité essentiellement liée aux adjuvants.

Quels reproches faites-vous à cette étude  ?

Jean-François Narbonne : L'étude du Pr Séralini utilise des rats Sprague-Dawley, une souche habituellement utilisée en toxicologie, les rats Wistars étant plutôt utilisés en nutrition. 200 animaux sont randomisés et distribués en 4 groupes principaux : témoins, Maïs OGM, Maïs OGM + Roundup, Roundup dans l’eau. Dans chaque groupe il y a 3 sous groupes pour évaluer un éventuel effet-dose. Les taux d’incorporation de maïs dans l’alimentation sont de 11, 22 et 33%  pour les 2 groupes avec maïs OGM, les doses introduites dans l’eau pour le groupe R sont de 50 ng, 400 mg et 2,25 g/l. Le temps total de l’étude est de 24 mois ce qui est conforme au maximum du protocole OCDE. L’étude est déclarée faite selon les normes GLP.

Un des points critiques très important est l’absence de mesures sérieuses des niveaux de contamination du maïs. Pour celui traité par le Roundup il n’y a pas d’indication disponible sur la teneur des grains en résidus glyphosate. Il est juste fait référence à une limite US de 400 mg/kg. Pour le maïs non traité au Roundup il n’y a pas d’indications sur les traitements herbicides appliqués à la place du Roundup et donc sur les résidus de ces traitements présents dans les grains. Il est simplement indiqué que les résidus présents sont « en dessous de limites standard ».  Enfin on aimerait surtout disposer d’informations sur les taux de mycotoxines qui contaminent en général les lots de maïs et qui ont des effets hépatotoxiques, néphrotoxiques, cancérigènes, et oestrogénomimétique, effets qui sont retrouvés dans l’étude. Ces mycotoxines sont très fréquentes dans le maïs et parfois à des doses très élevées (en particulier en fonction des conditions d’humidité du champ (fréquente au Canada) et des conditions de conservation et de transport (temps de transport et humidité, conditions rencontrées en transport par bateau)). On pourrait rajouter qu’il n’y a pas non plus de dosage des contaminants industriels et evironnementaux (métaux lourds, HAP, POPs …). Il y a ici une grosse faille dans la conception de l’étude. Enfin les cages sont en polycarbonate qui est connu pour relarguer du bisphénol A (BPA) et proscrites dans les études toxicologiques portant sur les perturbateurs endocriniens.

Vous dites que les résultats ne sont pas crédibles. Pourquoi ?

Jean-François Narbonne : La première observation est un fort taux de tumeurs dans le groupe témoin et dans plusieurs cas ce taux de tumeurs est identique dans les groupes traités ayant reçu du maïs OGM. Tous les lots présentent donc des taux de tumeurs très importants de 30 à 80% des animaux. Ces taux de tumeurs correspondent à ce qui est obtenu avec de puissants cancérigènes chimiques industriels. On voit par exemple que le lot seulement exposé au Roundup présente le plus d’incidence de tumeurs mammaires. L’effet « pesticide » serait donc logiquement supérieur à l’effet OGM. De plus pour cet effet pesticide on n’observe pas d’effet dose. Le taux de tumeur est même supérieur chez les rats recevant l’eau à 50 ng/l que chez les rats recevant l’eau à 400mg/l ou même 2,25 g/l. Ce résultat est très surprenant. La plus faible exposition correspondrait à une dose de l’ordre de 25 µg/kg/j (ce qui correspond au pouvoir cancérigène de l’AFB1). Pourtant le glyphosate est négatif en tests de génotoxicité et en tests de cancérogenèse. Dans les études sur 2 ans chez le rat, seuls des effets hépatiques et salivaires  ont été observés pour des doses supérieures à 30 mg/kg. Le puissant effet cancérigène serait donc dû aux adjuvants qui séparément ne sont ni mutagènes ni cancérigènes. On est là devant un manque de plausibilité.

Dans le cas des rats exposés au maïs OGM on constate aussi qu’il n’y a pas d’effet dose. Ainsi les taux d’incorporation de maïs de 11% ont plus d’effet que les expositions à 33% d’incorporation. De plus les rats des lots OGM + Roundup n’ont pas beaucoup plus d’effets que les rats OGM. Et comme indiqué plus haut, on ne connaît pas les niveaux de résidus présents dans le maïs traité au Roundup. Si un composé toxique inconnu était produit dans le maïs OGM du fait de la transgénèse, on peut penser que sa concentration dans l’alimentation avec un taux d’incorporation de 11% devrait être très faible (1 composé inférieur à 1 mg/kg de maïs ferait une dose inférieure à 25 µg/kg/j chez le rat, a cette dose il aurait un effet cancérigène puissant !). Une des raisons donnée par l’auteur pour expliquer un tel effet cancérigène chez les animaux ingérant du maïs OGM est une diminution de teneur dans le maïs de substances protectrices comme l’acide caféique de plus de 50%. Or d’une part une telle diminution aurait dû être signalée dans le dossier d’analyse de composition, base de la notion d’équivalent en substance, d’autre part la modification génétique porte sur le maintien de l’activité EPSPS permettant de maintenir la voie de synthèse des substances aromatiques dont les composés phénoliques. Une telle explication semble insuffisante pour un effet aussi massif. On peut aussi se demander pourquoi de tels effets comme la perte de poids ou l’apparition de tumeurs invasives n’ont pas été observés chez les millions d’animaux d’élevage consommant ce maïs (et plus généralement des OGM). Bien sûr la plupart des animaux d’élevage sont abattus très jeunes avant l’apparition éventuelle de symptômes, mais une petite partie (en particulier les reproducteurs) consomment ces produits pendant toute leur vie. De tels effets massifs sur la prise de poids et sur l’invasion des tumeurs n’auraient pas pu passer inaperçus. De plus,des études chez le porc ingérant des OGM pendant une période de 3 ans n’ont pas montré d’effets.

L'emballement médiatique suscité par cette étude est-il justifié selon vous ?

Jean-François Narbonne : Si les résultats de cette étude posent de nombreuses questions, les extrapolations qui en sont faites sont particulièrement démagogiques. Par exemple une étude sur un OGM ne met pas en cause tous les OGM. Le titre « les OGM sont des poisons » comme dans le Nouvel Observateur est donc tout à fait inapproprié. De plus, dans l'article de ce journal il est souvent difficile de distinguer dans les propos de G.E Seralini ce qui relève du Pr de Biologie Moléculaire de ce qui relève du militant du CRIIGEN (Comité de Recherche et d'Information Indépendantes sur le Génie GEnétique).

Cette étude donne des résultats surprenants, inexplicables et comporte quelques lacunes évidentes. Les résultats doivent donc être sérieusement étudiés par les experts des Agences sanitaires d’autant plus que de nombreux paramètres autres que le cancer ont été mesurés.

En revanche, toutes les extrapolations relèvent de la désinformation caractérisée. Pour l’instant les mesures règlementaires assurent la sécurité du consommateur et de l’environnement par l’interdiction de consommation de ces plantes et l’interdiction d’en cultiver. Il faut d’ailleurs rendre hommage à tous ceux, militants et scientifiques, qui ont permis de maintenir ces positions en périodes d’incertitude scientifique. Cependant on ne doit pas se laisser manipuler par des opérations de communication qui exploitent de vraies inquiétudes et de vrais problèmes à des fins plus ou moins avouables. Des résultats très spectaculaires et très surprenants, sortant de toute explication logique doivent être pris avec prudence, doivent être vérifiés et confirmés avant de devenir des éléments pouvant entrer dans une étude de risques. On a déjà connu ce genre d’agitation médiatique prématurée pour des résultats qui se sont révélés non confirmés par la suite.

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