Biberons toxiques : industriels et pouvoirs publics savaient et nont rien fait

Par Lanutrition.fr Publié le 18/11/2011 Mis à jour le 10/03/2017
Pendant des décennies, de l'oxyde d'éthylène toxique a été utilisé pour désinfecter les tétines des biberons (nourettes) distribués en maternitéLes pouvoirs publics et les industriels savaient et n'ont rien faitUn livre devait paraître sur le sujet, mais les procès intentés à l'auteur ont eu raison du projet

Dans son numéro du 17 septembre, Le Nouvel Observateur révèle que pendant des décennies des millions de tétines ont été stérilisées avec un gaz toxique, l’oxyde d’éthylène. En fait, cette information était déjà rapportée dans deux ouvrages écrits par la personne qui a révélé l'affaire, Suzanne de Bégon, et elle devait faire l’objet d’un nouveau livre que j’avais accepté de publier et qui devait paraître au printemps 2011, avec une préface du Pr Dominique Belpomme. Le contexte juridique complexe dans lequel se trouvait Suzanne de Bégon, a fait que ce livre n’a finalement pas vu le jour.

Suzanne de Bégon est donc cette chef d’entreprise qui a révélé l’affaire des biberons à l’oxyde d’éthylène. Alors qu’elle avait mis au point en 1999 le concept d’un biberon jetable qui intéressait Blédina, l’industriel lui apprend que la production des biberons se fera selon une méthode « propre ». Laquelle ? Il faut savoir que la plupart des tétines sont stérilisées. Il existe plusieurs méthodes de stérilisation : l’oxyde d’éthylène, les rayons gamma ou bêta, les autoclaves, les ultrasons. Il existe une méthode alternative à la stérilisation, c’est la salle blanche qui consiste, par filtration de l’air et toute une série de mesures, à éviter que les articles, au cours de leur fabrication, de leur manipulation et de leur conditionnement ne soient contaminés. Mais la mise en place d’une salle blanche coûte cher. Pour Blédina, les nouveaux biberons seront stérilisés à l’oxyde d’éthylène.

Suzanne de Bégon se renseigne sur cette technique et finit par par comprendre que ce gaz est classé comme substance cancérogène, mutagène et génotoxique. Le centre international de recherche sur le cancer (CIRC, Lyon), classe l’oxyde d’éthylène comme carcinogène « certain, prouvé » pour l’homme.

Suzanne de Bégon contacte les laboratoires qui ont effectué la stérilisation par l’oxyde d’éthylène des prototypes de son biberon. Ils répondent que les tétines stérilisées à l’oxyde d’éthylène le sont conformément à la norme européenne des dispositifs médicaux, c’est-à-dire qu’elles ne sont mises en circulation que si le taux résiduel est inférieur ou égal à la limite maximale définie par ladite norme. Or, les biberons et les tétines ne sont pas des dispositifs médicaux, mais des matériaux au contact des aliments : l’oxyde d’éthylène ne devrait pas être utilisé dans ce cas.

En 2002, l’aventure industrielle avec Bledina prend fin, mais Suzanne de Bégon se bat pour faire connaître une situation qu’elle juge inacceptable.

On reconnaît un article stérilisé à l’oxyde d’éthylène grâce à son emballage : l’opercule en papier. L’injection d’oxyde d’éthylène pour tuer les microbes se fait à travers l’opercule. Ensuite le produit est soumis à plusieurs procédures de dégazage pour faire chuter le taux résiduel d’oxyde d’éthylène. Or il subsiste toujours un peu d’oxyde d’éthylène dans les matières plastiques.

Suzanne de Bégon fait analyser plusieurs « nourettes ». Les résultats de différents laboratoires et à des époques différentes démontrent la présence d’oxyde d’éthylène résiduel :

  • examen du 15 février 2000 dans les tétines de Blédina : 0,098 ppm
  • examen du 11 septembre 2003  dans les tétines de Nuk pour Blédilait : 0,1 ppm.
  • examen du 26 janvier 2009 dans les tétines de Nuk pour Blédilait : 4,8 ppm
  • examen du 26 janvier 2009 dans les tétines de Nuk pour Nestlé : 4,9 ppm

Elle écrit deux ouvrages sur le sujet à compte d’auteur, dont « Maman Blédina, pourquoi tu m’empoisonnes », ce qui lui vaut des procès en diffamation intentés par cette société. Son site Internet est fermé. Elle ne baisse pas les bras, contacte les médias, les ministères, les agences, la DGCCRF, les maternités.

L’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) lui confirme que « les tétines et biberons, par nature, ne sont pas considérés  comme des dispositifs médicaux, y compris lorsqu’ils sont utilisés en milieu hospitalier ».

La Direction générale de la santé renvoie sa demande à la Direction générale de la concurrence, la consommation et la répression des fraudes (DGCCRF) et l’en informe dans une lettre du 7 avril 2009. Un an après, la DGCCRF finit par préciser dans une lettre du 18 janvier 2010 (après qu’elle ait menacé de dénoncer cette contamination) : « Les biberons munis d’une tétine servant à l’alimentation des nourrissons appartiennent à la catégorie des objets destinés au contact des denrées alimentaires soumis aux dispositions du règlement CE 1935/2004 du parlement européen et du conseil du 27 octobre 2004 pour lesquels la liste positive des substances autorisées ne comprend pas l’oxyde d’éthylène. En tant que biocide, l’oxyde d’éthylène est inscrit à l’annexe II du règlement CE 1451/2007. Il est autorisé pour les types de produits 2 et 20. Les matériaux au contact des aliments, eux, appartiennent à la catégorie 4. Seuls les biocides prévus pour les types de produits 4 sont autorisés à être utilisés pour la désinfection des surfaces en contact avec les denrées alimentaires. Par conséquent, l’oxyde d’éthylène n’est pas autorisé pour désinfecter les matériaux et objets destinés au contact avec les denrées alimentaires. Les suites seront données aux informations transmises ».

En fait, aucune suite ne sera donnée.

A l’été 2010, Suzanne de Bégon prend contact avec moi pour me proposer un livre sur le sujet. Après plusieurs contacts avec des toxicologues comme André Picot et Jean-François Narbonne (les uns et les autres ayant des appréciations diverses du risque réel encouru par les nourrissons), je prends la décision de publier le livre en se concentrant sur les faits et en étendant l’enquête aux pratiques commerciales des fabricants. Le but est de dénoncer une situation plus que d'alarmer les mamans. Plusieurs allers-retours éditoriaux ont lieu entre ma maison d’édition et Suzanne de Bégon pour finaliser le manuscrit et Le Pr Belpomme rédige une préface. Le livre est annoncé en librairie pour mars 2011 sous le titre Laits infantiles, mensonges et propagande. Une dernière lecture juridique est prévue en février. Mais Suzanne de Bégon doit faire face à une nouvelle audience en avril 2011. Le 21 février, elle renonce à publier son livre avant les résultats de cette audience ce qui revient de facto à renoncer à sa publication. « Je pense, m'écrit-elle, que si pour x raisons, je perds le procès, le livre aussi sera entaché et poursuivi. Je n'ai pas envie de vous traîner là-dedans. Moi je suis sûre de moi, mais ca ne suffit pas pour gagner. »

Sans savoir que le livre ne paraîtra pas, l’industrie s’inquiète. Je reçois le 12 avril 2011 un courrier d’Aymeric Marlange, directeur juridique de Nestlé France (ci-contre), dont une copie est adressée à Suzanne de Bégon. Ce monsieur y indique que Nestlé a été informé par un email de Mme de Bégon du fait que son livre « soutiendrait que nous stériliserions les tétines de nos nourettes à l’oxyde d’éthylène. Notre département communication a répondu par courriel daté du 11 avril 2011 que Nestlé n’utilise pas d’oxyde d’éthylène pour la stérilisation de ses nourettes et ses tétines. Toute affirmation contraire et donc non fondée pourra par conséquent engager la responsabilité de l’écrivain et la vôtre, si l’ouvrage cité par Madame Suzanne de Bégon venait à être publié par votre société. »

Maintenant que le ministre a demandé une investigation de l’IGAS et de la DGCCRF sur les "dysfonctionnements" qui ont conduit les hôpitaux et certains industriels à garder le silence sur une situation hors-la-loi, on en saura plus sur la bonne foi proclamée des industriels comme Nestlé et l'attitude des autorités sanitaires qui ont si longtemps gardé le silence.

A découvrir également

Back to top