« Le stress est probablement un moteur de l’évolution humaine »

Par Lucie Lecherbonnier Publié le 08/11/2019 Mis à jour le 11/11/2019
Point de vue

Ennemi n°1 de nos sociétés modernes, le stress est rarement envisagé comme un allié de notre santé. Pourtant au niveau cellulaire, il joue un rôle indispensable au bon fonctionnement de l’organisme. Les explications de Laurent Chatre, chargé de recherche CNRS.

LaNutrition.fr : Vous êtes un spécialiste du stress oxydatif, qu'est-ce que c'est exactement ?

Laurent Chatre : Au niveau cellulaire, quand nous stressons, nous produisons ce qu'on appelle des espèces réactives du stress. Ce sont des molécules chimiques qui provoquent de l’oxydation, d'où le terme « stress oxydatif ». On retrouve ces molécules dans tous les organismes vivants. Les bactéries stressent, les plantes, les champignons, les animaux, les poissons… tout le monde stresse.

On parle du stress comme un mal moderne, mais quand cette notion est-elle apparue?

Le mot a été créé en 1925 par Hans Selye, un médecin endocrinologue. Il l’a décrit comme un syndrome général d’adaptation de notre corps à une nouvelle situation. Cette définition a été largement démocratisée mais plutôt comme quelque chose de néfaste, et l’idée est restée que le stress est dangereux, qu'il faut l’anéantir, le bloquer. On dit souvent que si on stresse, cela va endommager nos cellules, ralentir notre fonctionnement voire, provoquer des cancers. On est en train de revenir dessus.

Vous parlez des « pouvoirs extraordinaires » du stress. De quoi s'agit-il ?

À faibles doses, ces molécules ont toutes des propriétés intéressantes : antivieillissement, anticancer, anti-maladie neurodégénérative et anti-AVC. Nos cellules ont une durée de vie limitée, l'oxydation provoquée par les espèces réactives est un marqueur de leur état d'endommagement qui va indiquer à notre corps qu'il est temps de les éliminer pour éviter des mutations dangereuses comme les cancers. À faibles doses, le stress oxydatif maintient le renouvellement constant de nos protéines, de nos lipides, de notre ADN, et donc c’est bénéfique. À fortes doses, cela va tuer directement les cellules au lieu de les renouveler et là, c’est beaucoup plus dommageable.

Vous dites que le stress a des propriétés antivieillissement ?

C'est une théorie scientifique actuellement débattue dans les congrès, qui postule que pour vivre plus longtemps, il vaut mieux stresser un petit peu que pas du tout. Les gens qui suivent un régime méditerranéen par exemple, consomment beaucoup de plantes aromatiques et d'épices. Ces aliments provoquent toujours un peu de stress au niveau de l'estomac, ce qui fait répondre les bactéries et donc le cerveau et tous les organes à travers le sang et favorise là aussi le renouvellement cellulaire. Tout comme le sport.

Le sport génère-t-il du stress ?

Oui quand nous faisons de l'activité physique nous fabriquons un peu de ces espèces réactives au stress, et cela stimule le renouvellement cellulaire et tissulaire. 

Au final, n'être jamais stressé n'est donc pas un indice de bonne santé ?

N'être jamais stressé, au niveau chimique ça n'existe pas. Pendant la digestion le stress est utile pour digérer les aliments, quand nous faisons une infection, le stress est utile au système immunitaire pour tuer les mauvaises bactéries ou les mauvais virus. Il ne faut pas chercher le stade zéro stress parce que ne plus avoir de stress semblerait aussi dangereux pour la santé que d'en avoir trop. C'est difficile d'expliquer que le stress peut être bénéfique, on nous demande toujours quelle est la bonne dose.

Contre le stress oxydatif, on a longtemps vanté les mérites des antioxydants…

…Jusqu'à ce que des études démontrent que certains antioxydants pouvaient provoquer le cancer. Les cellules cancéreuses contiennent beaucoup de molécules chimiques du stress et donc naturellement, on a pensé qu'en leur donnant des antioxydants on allait les détruire, mais c’est l’effet inverse qui s'est produit. En fait, on a mal compris le rôle du stress, on l'a vu comme une sorte d’arme utilisée par les cellules cancéreuses pour nous rendre malade alors qu'il s'agit probablement d'une réaction de notre corps pour tenter d'éliminer ces cellules qui, pour se défendre vont elles-mêmes produire des antioxydants. Donc si vous en rajoutez avec des compléments, c’est la fête pour les cellules cancéreuses et vous favorisez leur développement ou leur récidive.

Alors il faut proscrire les antioxydants ?

Quand on est en bonne santé, notre alimentation quotidienne suffit si on consomme des aliments dits « riches en antioxydants » mais qui sont en fait à la dose parfaite pour le corps. Vous avez le brocoli, le pruneau, les fruits rouges, la pomme, les fruits secs, les lentilles, les oranges dont la vitamine C est au bon dosage à propriété antioxydante. Si vous abusez de la vitamine C là encore, vous allez créer un déséquilibre entre les oxydants et les antioxydants et c'est mauvais. Il faut comprendre que les antioxydants répondent toujours aux oxydants et vice-versa.

On comprend que tout est question de dosage mais quelle est l'origine de ces déséquilibres ?

Ces molécules oxydantes existent tout autour de nous et nous impactent. Il y a quatre grandes familles d'espèces réactives au stress parmi lesquelles on retrouve l'oxygène actif contenu dans la lessive, les piscines, les conservateurs. Avec la pollution chimique on a découvert les espèces réactives de l'azote, comme les nitrates qui sont des engrais ou les sels de nitrite dans la charcuterie ou les bouteilles d’eau, les espèces réactives du souffre présentes dans les gaz d'hydrocarbures, les sulfates utilisés en agriculture ou les sulfites du vin. Il y a enfin les espèces carbonyles, c’est ce qu'on trouve dans le grillé de la viande sur le barbecue, les huiles de friture trop grillées ou dans les huiles essentielles. Encore une fois, à faibles doses ce n'est pas un problème mais quand nous y sommes trop exposés….

Ce stress oxydatif peut donc venir des pollutions environnementales ?

Exactement, et de notre alimentation aussi. Nos cellules produisent de l’énergie à partir du sucre qu'on consomme et de l'oxygène qu'on respire, grâce à de petites centrales énergétiques qu’on appelle des mitochondries. En produisant de l’énergie elles génèrent également des dérivés parmi lesquels on trouve les espèces réactives du stress. Si on consomme trop de sucre ou trop de gras, on va pousser notre corps à faire trop d’énergie et donc à générer trop d’espèce réactives du stress qui vont oxyder, endommager notre propre ADN, faire des mutations, etc. C’est la porte ouverte au stress chronique et donc aux inflammations mais aussi aux cancers, aux maladies neurodégénératives, etc.

Le stress finalement, c'est un très bon signal d'alarme ?

Le stress au départ indique que quelque chose dans votre corps ou vos organes est en train de changer. C'est même probablement aussi un moteur de l'évolution. Face à des nouvelles problématiques environnementales – le climat change, les températures changent – nous allons manger différemment et donc nos corps vont évoluer. Cela va créer un peu de stress et va faire évoluer nos cellules et nos organes un peu plus. C'est un concept, certains n'y adhèrent pas mais c'est un concept.

Laurent Chatre est chargé de recherche CNRS au laboratoire imagerie et stratégies thérapeutiques des pathologies cérébrales et tumorales, au centre d'imagerie médical Cyceron à Caen.

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