Dre Lisa Mosconi : « La ménopause n’est pas une fin, c’est une transition dont on peut sortir plus forte »

Point de vue

Lisa Mosconi, neuroscientifique de renommée mondiale publie La ménopause commence dans le cerveau. Elle y démontre que la ménopause n'est pas seulement une histoire d'ovaires : c’est d’abord et avant tout une transformation cérébrale. Mais en comprenant ce qui se passe dans leur cerveau, en adoptant les mesures qu’elle préconise, les femmes peuvent sortir encore plus fortes de cette période.

Le Monde de la Nutrition : Que voulez-vous dire quand vous affirmez que la ménopause commence dans le cerveau ?

Dre Lisa Mosconi : C’est probablement la chose la plus importante que j’aimerais que chaque femme comprenne. Pendant des décennies, on nous a dit que la ménopause, ce sont les ovaires qui arrêtent de fonctionner. Mais c’est une vision terriblement réductrice de ce qui se passe réellement.

Quand une femme dit qu’elle a des bouffées de chaleur, des sueurs nocturnes, de l’insomnie, des pertes de mémoire, de la dépression ou de l’anxiété, tous ces symptômes ne commencent pas dans les ovaires mais dans le cerveau. Parce que le cerveau et les ovaires sont connectés par un réseau qu’on appelle l’axe hypothalamo-hypophyso-gonadique. C’est un système de communication constant entre les ovaires et des parties spécifiques du cerveau comme l’hypothalamus, qui régule la température corporelle et dont on sait maintenant qu’il produit des hormones.

Comment le cerveau intervient-il ?

Ce que mes recherches montrent, c’est que le cerveau anticipe cette transition bien avant la ménopause. Le cerveau reçoit des signaux des ovaires lui signifiant qu'il est temps de se préparer. Puis, une fois que les ovaires cessent de fabriquer œstrogènes et progestérone, le cerveau n’en a pas fini pour autant. Il lui faut jusqu'à dix ans pour vraiment se stabiliser, trouver un nouvel équilibre et poursuivre sa route. Et les résultats varient d’une personne à l’autre.

Vos recherches en imagerie cérébrale montrent des changements spectaculaires dans le cerveau pendant la ménopause. Que voit-on exactement ?

C'est fascinant ! Nous utilisons des traceurs qui entrent dans le cerveau et nous permettent de voir ces magnifiques cartes colorées du cerveau que la plupart des gens connaissent. Ce que nous voyons, c’est que l’estradiol, un œstrogène, est vraiment crucial pour la production d’énergie dans le cerveau.

Au niveau cellulaire, il pousse littéralement les neurones à brûler du glucose pour produire de l’énergie. Si votre estradiol est élevé, l’énergie de votre cerveau est élevée. Mais quand votre estradiol diminue, vos neurones commencent à ralentir et à vieillir plus rapidement. Pour les femmes, l’énergie cérébrale diminue progressivement pendant la ménopause. L’hippocampe, qui est en charge de la mémoire est très sensible à l’estradiol ; c’est aussi le cas du cortex frontal, qui nous aide pour le raisonnement, le multitâche et aussi le langage. Donc quand l’estradiol baisse, le cortex frontal ne reçoit pas tout ce dont il a besoin pour fonctionner de manière cohérente. Cela explique les pertes de mémoire et le brouillard mental.

Vous dites cependant que la ménopause peut avoir des avantages pour le cerveau. Pouvez-vous développer ?

C’est un aspect que je trouve absolument sublime. La recherche a montré que la ménopause est un état neurologiquement actif qui, comme puberté et grossesse change le cerveau, ce qui entraîne les symptômes bien connus. 

Mais en même temps, ce recâblage du cerveau renforce à nouveau vos réseaux au point que plusieurs choses se produisent une fois la transition terminée. 

En particulier, les femmes ménopausées ont les niveaux d’empathie cognitive et émotionnelle les plus élevés de tous les groupes d’âge et de genre sur cette planète. Il y a toute une explication évolutive derrière cela, notamment le fait qu’une société humaine tire un bénéfice de personnes empathiques, généreuses et capables de soutenir les autres.

Donc oui, le recâblage déclenche d’un côté des symptômes qui doivent être traités. Mais c’est probablement une bonne chose à long terme. C’est ce qui permet au cerveau de se débarrasser de ce dont il n'a plus besoin, comme les ressources permettant une grossesse, et de préparer une femme à la prochaine étape de sa vie. Une étape qui n’est plus reproductive, mais qui peut être tout aussi productive.

Parlons nutrition. Qu'est-ce qui est particulièrement important pour le cerveau des femmes en période de ménopause ?

C’est un sujet qui me passionne en tant que neuroscientifique et nutritionniste. 

Pour les femmes en ménopause, trois éléments nutritionnels sont particulièrement importants : les fibres, les antioxydants et les nutriments anti-inflammatoires. Ceux-ci semblent être le plus constamment associés à la santé cérébrale, pour la vie. 

Personnellement, étant d’origine italienne, j’ai toujours suivi un régime méditerranéen mais je suis maintenant une version plus végétalisée de ce régime. J’ai calculé que je ne peux atteindre un certain objectif en termes de fibres, d'antioxydants, de phyto-œstrogènes et de nutriments anti-inflammatoires, que si je me concentre sur les aliments végétaux. C’est un aspect que je développe dans mon livre.

Il y a aussi quelque chose de crucial que beaucoup de gens oublient : l'hydratation. Le cerveau est composé en grande partie d’eau. Même une légère déshydratation provoque de la fatigue et de l’irritabilité. 

Vous avez fait des recherches pionnières sur la maladie d’Alzheimer. Quel est le lien avec la ménopause ?

Plusieurs femmes de ma famille ont été diagnostiquées avec Alzheimer, dont ma grand-mère et ses deux sœurs. Donc c’est un sujet qui me touche particulièrement.

Voici ce que nous avons découvert : les œstrogènes protègent littéralement le cerveau. Donc lorsque les femmes perdent ces hormones pendant la ménopause, le cerveau devient plus vulnérable au vieillissement et aux maladies comme Alzheimer. 

Nous voyons des niveaux plus élevés de bêta-amyloïde, un métabolisme du glucose plus faible et des volumes de matière grise et blanche réduits chez les femmes par rapport aux hommes du même âge.

Mais nos recherches montrent aussi que le cerveau a la capacité de trouver un nouvel équilibre après la ménopause chez la plupart des femmes. Si elles prennent soin d’elles pendant la ménopause, si elles adoptent des mesures adéquates, comme celles que je propose dans mon livre, elles peuvent sortir de la ménopause avec un cerveau renouvelé et amélioré, et inaugurer un nouveau chapitre significatif et excitant de leur vie.

Le cerveau a la capacité de trouver un nouvel équilibre après la ménopause chez la plupart des femmes

Parlons du traitement hormonal de substitution (THS). C'est un sujet très controversé. Quelle est votre position en tant que neuroscientifique ?

Le traitement hormonal de substitution est controversé depuis des décennies, depuis les résultats eux-mêmes controversés de l’étude Women's Health Initiative. Mais beaucoup de femmes gèrent la ménopause sur la base d’informations qui ne sont malheureusement pas exactes, pas à jour. Beaucoup de décisions sont basées sur la peur plutôt que sur les faits.

L’hormonothérapie, que ce soit en périménopause ou en ménopause, ou les deux, est vraiment le traitement le plus efficace contre les symptômes de la ménopause. Et, comme nous le voyons dans mes recherches, c’est tout aussi important pour prévenir certaines des conséquences à long terme de la privation d’œstrogènes quand on vieillit, comme l’ostéoporose ou les troubles cognitifs.

Quand commencer un traitement ?

Le timing est absolument crucial. Les études indiquent qu’il est plus efficace et moins risqué de commencer le traitement tôt, idéalement juste après le début de la ménopause. Dans mon livre, j'explique l’intérêt des thérapies hormonales de substitution de pointe, ainsi que les bénéfices à attendre de changements de mode de vie portant sur l’alimentation, l’exercice, l’équilibre personnel et le dialogue interne.

Il est temps que nous comprenions que pour traiter un processus hormonal, il est logique que les hormones fassent partie de ce traitement. Mais chaque femme est différente, et c’est quelque chose qui doit être discuté avec un professionnel de santé qui comprend vraiment la ménopause du point de vue du cerveau.

Pour finir, quel message adresser aux femmes qui approchent de la ménopause ou qui la traversent actuellement ?

Mon message est simple : ce que vous ressentez en tant que femme est réel mais d’origine neurologique. Et il y a des solutions. La ménopause n'est pas une fin. C'est une transition. 

La ménopause commence dans le cerveau, c’est ma lettre d'amour à la féminité et un cri de ralliement pour que toutes les femmes abordent la ménopause sans peur ni embarras, armées de connaissances et de confiance. C'est le moment pour elles d’ouvrir ce nouveau chapitre de leur vie avec toute la puissance de leur cerveau.

Pour aller plus loin : La ménopause commence dans le cerveau

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