Dr Jean-Paul Curtay : « Il faut manier le fer avec précaution. »

Par Lanutrition.fr Publié le 19/10/2011 Mis à jour le 26/09/2017
Point de vue

Le Dr Curtay est médecin nutrithérapeute et l’auteur de nombreux livres (dernier livre paru : Fibromyalgie, un programme global pour améliorer votre santé et renouer avec le bien être).A la suite de la parution d'une étude américaine négative sur la supplémentation en vitamines, il met en garde contre les formulations contenant du fer et du cuivre.

Lanutrition.fr : Une étude menée sur plus de 38 000 femmes d’une moyenne d’âge supérieure à 60 ans dans l’Iowa (Iowa Women’s Health Study) trouve des effets négatifs à la prise de compléments alimentaires et trouve des échos dans des journaux français qui titrent sur la dangerosité des compléments. Que montre cette étude ?

Dr Jean-Paul Curtay : Elle montre une augmentation de la mortalité de toutes causes confondues qui est significative lorsque les compléments contiennent du cuivre ou du fer, et une diminution significative quand ils contiennent de la vitamine D et/ou du calcium.

Cette élévation est importante ?

Oui, de 18% pour le cuivre, mais surtout pour le fer : de 85% pour une dose de 50 à 200 mg par jour et de 100% pour 400 mg par jour. Je cite les auteurs : « La supplémentation en fer est associée à une future mortalité augmentée même 19 ans plus tard chez des femmes qui ne présentent aucune pathologie cardiovasculaire, de diabète ou de cancer ».

Comment peut-on expliquer cela ?

Comme le soulignent les auteurs, le fer et le cuivre sont pro-oxydants. En présence d’air (et donc d’oxygène) le fer rouille.  Le fer – et le cuivre – catalysent la formation de radicaux libres, en particulier en présence de vitamine C. Cela s’appelle la réaction de Fenton. Elle transforme la vitamine C, normalement un antioxydant protecteur, en pro-oxydant agressif. Cette propriété est utilisée par les globules blancs pour attaquer les virus et les bactéries. Par contre, la formation de radicaux libres dans les compléments alimentaires (c’est le même problème dans les aliments enrichis) est totalement indésirable. On connaît depuis longtemps ces propriétés qui ont mené de nombreux fabricants de compléments alimentaires à retirer le fer et le cuivre des compléments.
Déjà sans compléments, le fer (et le cuivre) en excès ont des effets dévastateurs. C’est ce qu’on constate dans l’hémochromatose, une maladie génétique qui entraîne une absorption et une invasion de fer dans les tissus. Elle entraîne des cirrhoses du foie, une insuffisance cardiaque, un vieillissement accéléré et une mortalité très précoce. Pour lutter contre elle on est obligé de soumettre la personne à des saignées régulières.
Mais sans faire d’hémochromatose, tout le monde accumule du fer avec l’âge. Les femmes moins vite que les hommes grâce aux règles menstruelles par lesquelles elles perdent du sang. Dans les globules rouges se trouve du fer qui est ainsi éliminé. On estime aujourd’hui que c’est un des facteurs majeurs qui explique que les femmes vivent en moyenne 7 ans de plus que les hommes et qu’on trouve 85% de femmes dans les cohortes de centenaires.

Mais est-ce que les femmes ne peuvent pas aussi manquer de fer ?

Oui, cela concerne des femmes qui ont des règles abondantes, sont enceintes et qui mangent peu de viandes. Au total l’étude Epifer (une sous-étude de SUVIMAX) trouve 23% des femmes en âge de procréer qui ont des réserves en fer (ferritine) basses, et après la ménopause seulement 5%. Donc seulement ces femmes pourraient bénéficier d’apports supplémentaires en fer. Ce fer est beaucoup mieux absorbé et beaucoup moins dangereux sous forme d’aliments (viandes rouges, foie) que sous forme de compléments où le fer est nu et très agressif, pro-oxydant et pro-inflammatoire. Mais donc toutes les autres : 67% des femmes jeunes et 95% des femmes ménopausées (et dans cette étude ce sont des femmes ménopausées), et la quasi totalité des hommes qui n’ont pas de règles et qui mangent en général trop de viandes – ce qui les amène à une perte de longévité très significative -, ont toutes les chances de pâtir de compléments contenant du fer.

Les apports en fer devraient donc être augmentés par l’alimentation seulement chez les femmes qui en manquent et diminués chez les autres. Y a-t-il d’autres risques associés au fer en excès ?

Oui, énormément. Le fer est un facteur de croissance des virus, des bactéries, des champignons, des parasites… Il favorise donc toutes sortes d’infections. Il ne faut jamais prendre du fer pendant une infection. Il est aussi un facteur de croissance des cellules cancéreuses et contribue à l’inflammation qui rend les tumeurs plus prolifératives. Le fer, qui s’accumule dans tous les tissus avec l’âge, accélère le vieillissement et les risques de maladie dégénérative dans pratiquement tous les tissus, y compris le cœur et le cerveau. Les chercheurs ont montré que l’entrée excessive de fer dans les neurones joue un rôle central dans la dégradation des neurones dans les maladies de Parkinson et d’Alzheimer.

Et pour le cuivre? Il est souvent considéré comme un anti-viral et anti-inflammatoire.

Il est anti-viral dans le globule blanc, où avec le fer et la vitamine C il fabrique les radicaux libres les plus agressifs que l’on connaisse, les radicaux hydroxyles. Mais quand on le donne, même en oligothérapie – pire avec de l’or et de l’argent, des toxiques purs – il agresse le tube digestif et mitraille tout ce qui passe. C’est comme ci vous aviez un terroriste dans un aéroport et le soldat en kaki tire à la mitraillette. Il va tuer plus de voyageurs que de terroristes. C’est la même chose avec le cuivre et le fer qui ne jouent bien leur rôle que liés à des protéines qui les neutralisent et dans les globules blancs. Mais même dans ce cadre très protégé, les dégâts sont là. C’est pour cela que lorsqu’on est enrhumé on a le nez rouge et chaud (inflammation produite par les sécrétions agressives des globules blancs) et que l’on peut moucher du pus constitué de globules blancs qui se sont tués eux-mêmes en émettant ces radicaux libres). Quant à l’inflammation, tout stress oxydant : fumer une cigarette, se promener à Fukushima, respirer au passage piéton les émanations d’un pot d’échappement… va stimuler les défenses anti-oxydantes et anti-inflammatoires. Mais le rapport bénéfice/risque est très mauvais. On a énormément d’aliments et de nutriments riches en principes actifs anti-inflammatoires comme les polyphénols (fruits et légumes, thé vert, chocolat noir), les acides gras oméga trois (huile de colza, petits poissons gras), le magnésium (eau minéralisée, légumes secs, soja, compléments…) qui n’ont pas les inconvénients du cuivre, mais au contraire d’autres avantages.

Il reste important de supplémenter la femme enceinte en fer ?

C’est une pratique qui a été soutenue en France pendant longtemps, en particulier par Serge Hercberg, à l’origine spécialiste des anémies au CNAM. Or cette supplémentation s’est avérée globalement négative. Le fer bloque l’absorption du zinc qui manque aussi chez la femme enceinte. Or c’est le zinc qui prédomine à la croissance du fœtus, et de son cerveau en particulier. Le fer augmentait le stress oxydatif et inflammatoire chez la femme enceinte dont le taux de cuivre circulant augmente énormément avec les oestrogènes. Or, seulement 23% des femmes en manquaient. Et le fer alimentaire est très supérieur au fer complémentaire à tous points de vue. Cette supplémentation était donc déplacée pour la plupart des femmes enceintes. Le Collège National des Obstétriciens Français a officiellement déconseillé cette supplémentation -qui était systématique ! – sauf en cas d’anémie.

Il ne reste pas grand place pour le fer… Que dire alors du mélange vitamine C et fer qui est censé augmenter son absorption?

Avant de s’apercevoir comme l'a écrit la commission d’Autorisation de Mise sur le Marché des Médicaments que c’était « une bombe oxydative ». Suite à cela on aurait dû interdire l’association fer (ou cuivre) et vitamine C et retirer du marché les compléments non conformes non seulement destinés à remonter le fer, mais dans tous les compléments minéro-vitaminiques, en fait tous les compléments alimentaires, et aussi dans les aliments. Les laits artificiels, par réglementation – l’idée était avant qu’on sache cela d’apporter tout ce qu’il faut – doivent être donc obligatoirement enrichis en fer, cuivre, vitamine C. Irène Birlouez-Aragon a montré que c’était les laits les plus riches en acides aminés dégradés (sous l'effet de l'oxydation). Ayant assisté il y a près de 15 ans à un Congrès International sur les laits artificiels à Barcelone, je peux vous dire que c’était déjà connu à l’époque puisque cela a été le sujet de discussion principal de la réunion de toxicologie. Il était déjà clair que le problème allait être aggravé par l’ajout d’acides gras oméga-3 importants pour la croissance cérébrale. Or aujourd’hui on n’a toujours pas mis à jour la réglementation !

Il fallu attendre 35 ans entre les premières publications sur les fruits et légumes et la santé avant que ne démarre une démarche de santé publique dans ce sens, plus de 80 ans avant que l’on interdise l’amiante dont le caractère carcinogène était déjà connu, le mercure dans les désinfectants, etc… Il va falloir attendre encore combien de temps avant qu’on oblige le retrait du fer et du cuivre de tous les compléments alimentaires et aliments enrichis ? J’espère que les résultats de cette étude vont accélérer les choses. Les résultats sont clairs, le fer et le cuivre augmentent la mortalité toutes causes confondues.

Mais les compléments alimentaires sont-ils utiles ou dangereux ?

Il y a donc les formes dangereuses qui ne sont pas à jour du fait d’une réglementation en retard d’une guerre : retrait du fer et du cuivre, mais aussi du manganèse qui peut être neurotoxique même à faible dose,  des doses trop élevées de vitamine B9 dans les compléments au long cours dont on a vu qu’elles peuvent augmenter des risques de cancer. La vitamine A qui est tératogène (facteur d’augmentation des malformations) doit être remplacée par le bêta-carotène qui se transforme en vitamine A selon les besoins… Il y a des règles à respecter. Par ailleurs il y a des contre-indications : par exemple les antioxydants classiques comme les vitamines C et E, le bêta-carotène, la N acétylcystéine ne doivent pas être pris pendant une chimio ou une radiothérapie car elles peuvent s’opposer au traitement, les phyto-oestrogènes de soja dans un cancer du sein, surtout si sont utilisés des médicaments anti-oestrogènes, etc…. Les connaissances des médecins dans ces questions sont quasi inexistantes. Ils ont été formés par les hématologues à faire attention au fer, aux vitamines B9 et B12… Ils sont formatés pour être des«  distributeurs automatiques de médicaments », ne connaissent pas grand chose des autres vitamines et minéraux, ne savent pas diagnostiquer les déficits en zinc, en magnésium, en iode, en vitamine B6, qui sont beaucoup plus fréquents que les déficits en fer ou en vitamines B9 ou B12. Les compléments sont incontournables quand on doit corriger une telle carence. C’est leur première fonction, une fonction qui devrait être assurée par le médecin. On attend donc que les études donnent la place qu’elle mérite à la nutrition.

Propos recueillis par Jacques Robert

Lire aussi l'analyse de Thierry Souccar sur l'étude de l'Iowa.

Références

Curtay J-P. : L'immuno-nutrition : Manuel familial de résistance aux infections. Editions Anne Carrière

Curtay J-P. : Okinawa, un programme global pour mieux vivre. Editions Anne Carrière

Curtay J-P. : Fibromyalgie, un programme global pour améliorer votre santé et renouer avec le bien être. Thierry souccar Editions

Photo Joachim Curtay

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