Etienne-Emile Baulieu : "Si on manque de DHEA, je ne vois pas pourquoi on n’en prendrait pas"

Par Lanutrition.fr Publié le 29/03/2006 Mis à jour le 10/03/2017
Après avoir été encensée, la DHEA (déhydroépiandrostérone) a été l’objet de vives attaques. Le Pr Etienne-Emile Baulieu, auquel on doit en France l’essentiel des découvertes, réagit à ces attaques.

Comment jugez-vous l’article très critique de la revue Prescrire ?

Prescrire nous a adressé cet article avant publication, mais avec le Pr Forette nous l’avons jugé si mauvais que nous n’avons pas pris la peine de répondre. Cet article a été écrit uniquement pour dire que la DHEA ne baisse pas tout le temps avec l’âge. Le côté intéressant de la DHEA n’est évoqué que pour le critiquer. Sans compter que l’éditorial qui l’accompagne est presque injurieux à notre égard.


Pourquoi, selon vous, après avoir été encensée, la DHEA est-elle si décriée ?

Avant la DHEA j’avais fait une ou deux choses comme la RU 486 ; les journalistes se sont dit : ce type, quand il dit quelque chose, ça marche, d’où l’engouement initial pour la DHEA, qui était excessif. Ce type de médiatisation n’est pas ressenti favorablement par les milieux médicaux. Il y a beaucoup de jalousie. En 2001, l’Afssaps a émis un avis très négatif, très critique à cause de cette médiatisation. Certains des chercheurs que nous n’avions pas retenus pour nos études sur la DHEA ont été sollicités par l’Afssaps pour rédiger cet avis. Ils ont été présentés par l’agence comme indépendants, mais il s’agit de gens frustrés parce qu’ils n’étaient pas dans mon équipe.


Les Français ne sont-ils pas découragés par cette mauvaise publicité faite à la DHEA ?

Il y a une demande formidable. Chacun sait qu’il va vieillir, mais personne ne veut vieillir dans de mauvaises conditions. La vente est très importante en France, elle concerne environ 50 000 personnes. Le gros du bataillon est constitué par les ventes sur Internet, les voyages.


Justement, n’est-ce pas ce qui motive la position des autorités sanitaires ?

Mes études sur la DHEA, je les ai faites pour des motifs qui auraient dû faire plaisir à l’Afssaps : conduire des travaux sérieux, s’opposer aux achats sauvages. Mais le ministère de la santé - donc l’Afssaps, qui n’a qu’une indépendance virtuelle - a fait une erreur politique. Il n’y avait pas de réglementation pour ce type de produits. Il y avait une demande, aucun laboratoire ne voulait se lancer. J’ai demandé à l’Afssaps de trouver un système spécial d’autorisation provisoire ou limitée, afin d’encadrer une distribution vérifiée par les médecins. Ils ont voulu se débarrasser du problème en ouvrant le parapluie, en évoquant le principe de précaution. C’est un découragement pour ceux qui font des études.


Le ministère ou l’Afssaps vont-ils diligenter des études complémentaires sur la DHEA pour lever les incertitudes ?

Non, ils sont négatifs, mais ne nous aident en rien. Au lieu de financer des travaux, ils racontent que ça peut donner le cancer et les maladies cardiovasculaires. A mon avis, Kouchner l’a bien résumé. Ils ont trouvé une voie assez vicieuse, qui consiste à dire « Attention danger ! ». J’appelle ça le principe de suspicion, pas de précaution. Ils jouent avec ça, c’est d’une lâcheté incroyable. La conséquence, c’est qu’on va être envahi par des produits américains de bonne qualité, grâce à l’inaction du ministère de la santé qui ne s’est vraiment pas bien conduit.


Comprenez-vous la position du Conseil de l’Ordre qui conseille aux médecins de ne pas prescrire de DHEA ?

Le Conseil de l’Ordre ne veut pas se mettre mal avec le ministère. Son rôle aurait dû être d’informer les médecins et le public, mais il y a une collusion évidente avec les autorités.


Vous-même, continuez-vous à conseiller la prise de DHEA ?

Il y a une notion que l’Afssaps n’a pas bien intégré : l’intérêt de se baser sur les dosages. Si quelqu’un présente un dosage bas, je ne vois pas pourquoi il ne prendrait pas de DHEA. Je n’ai aucun état d’âme à ce sujet.

L’Afssaps et Prescrire évoquent des risques de cancer, notamment de cancer de la prostate chez l’homme

Chez l’homme, on pense de suite au risque de cancer de la prostate. Mais nous allons poser un programme de recherche de prévention du cancer de la prostate avec… de la DHEA ! Nous avons des arguments solides pour proposer cela.


L’avenir de la supplémentation en DHEA ne passe-t-il pas par une association avec d’autres hormones qui baissent avec l’âge ?

Apporter la DHEA chez les femmes qui prennent le traitement hormonal substitutif (THS), c’est une bonne idée si le taux naturel de DHEA est bas et s’il faut corriger un domaine qui relève de la DHEA, comme l’état de la peau ou la dépression. Certains ont peur qu’on ait alors trop d’estrogènes. Cela mérite d’être étudié. Si une femme me demande mon avis, je lui dirai je ne vous le conseille pas, car des recherches n’ont pas été menées, mais si elle le souhaite vraiment et que les dosages biologiques sont propices, je ne dis pas non. De la même manière, si un homme prend de la testostérone et veut de la DHEA, je ne le déconseille pas si son taux est bas et que son état émotionnel peut être amélioré.


Vous insistez sur l’effet de la DHEA sur l’humeur mais il n’y a toujours pas de récepteur spécifique…

Non, la DHEA et le sulfate de DHEA (DHEAS) n’ont pas de récepteurs spécifiques, mais la DHEAS est un ligand de récepteurs de neurotransmetteurs, le GABA et le NMDA. Il faut comprendre qu’il y a trois types de sites pour ce neurotransmetteur. Le site du GABA lui-même : les molécules qui s’y lient ont un effet calmant. Il existe aussi des sites de régulation positive qui renforcent le GABA, ceux auxquels se lient les benzodiazépines, les barbituriques, l’éthanol. Et enfin des sites antagonistes de régulation négative, qui concernent le SDHEA et la pregnénolone. Le SDHEA est donc un antagoniste du GABA, d’où son effet favorable sur l’humeur.


Allez-vous lancer de nouvelles études ?

Nous allons lancer deux études, l’une sur l’homme avec des doses plus fortes, pour laquelle nous avons un financement. L’autre sur les personnes de plus de 80 ans pour évaluer les effets sur les troubles cognitifs et l’immunité, pour laquelle j’ai besoin de fonds. J’aimerais aussi évaluer la DHEA chez les femmes qui prennent le THS. J’ai aussi avec le Pr Françoise Forette un projet de prévention de la démence liée au vieillissement.


Avec le recul, pourquoi vous être lancé sur la piste de la DHEA ?

Le vieillissement m’intéresse, mais la recherche scientifique, les aspects moléculaires me passionnent. C’est parce qu’on avait trouvé que la DHEA est un neurostéroïde que je m’y suis intéressé. Cet aspect de dépression, de difficulté à vivre qui apparaît autour de 60 ans, ça m’interpelle. Dans l’étude que nous avons publiée en 2001 avec Jean-François Dartigues, la corrélation que nous trouvons avec la santé subjective est probablement liée à cet aspect neurostéroïde de la DHEA (1). Mais visiblement, l’Afssaps n’a pas perçu l’intérêt de ces composés sur le système nerveux.

Source (1) : Mazat L : Prospective measurements of dehydroepiandrosterone sulfate in a cohort of elderly subjects : Relationship to gender, subjective health, smoking habits, and 10-year mortality. PNAS 2001, 98 (14) : 8145-8150.

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