En janvier 2023, Johann Hari a commencé à s’injecter une fois par semaine de l’Ozempic, l’un des nouveaux médicaments miracles pour maigrir « Depuis mon adolescence, je rêvais de perdre beaucoup de poids, dit-il. Avec l’Ozempic, je suis passé de 92 à 73 kilos en un an. »
Tel est le point de départ de son nouveau best-seller, Pilule miracle, paru en France en mai 2025.
L’Ozempic et les autres médicaments dits « agonistes des récepteurs GLP-1 » (lire notre enquête dans le numéro 50) sont déjà pris par un Américain sur sept et bientôt un sur quatre. Les revenus qu’ils rapportent à l’industrie pharmaceutique donnent le vertige : déjà 53,5 milliards de dollars en 2024, plus de 150 prévus à l’horizon 2030.
Et on comprend pourquoi : ils permettent en moyenne de perdre de 10 à 20 % du poids corporel.
Fruit de quatre années d’enquête, ce livre raconte comment, après avoir pris l’Ozempic, Johann Hari a vu son appétit se volatiliser, une expérience qu’il décrit comme « être libéré d’une envie constante, qui me rongeait ».
Mais cette « libération » a un prix : Hari évoque la perte de plaisir gustatif et émotionnel : « La nourriture n’est pas seulement du carburant ; c’est de la joie, des souvenirs, de la culture. Et d’un coup, ce n’était plus rien. »
Pourquoi nos sociétés ont-elles fabriqué des obèses ? Et pourquoi privilégions-nous la dépendance aux pilules magiques plutôt que les changements de mode de vie ? Pour trouver la réponse à ces questions, Hari a voyagé d’Islande à Minneapolis, puis à Okinawa, et interviewé les plus grands experts mondiaux.
La démystification du tout-pharmaceutique
L’ouvrage montre comment les géants de l’industrie pharmaceutique ont façonné notre perception de la santé et de la maladie. En faisant la promotion d’une vision médicalisée de problèmes souvent d’origine sociale, environnementale ou comportementale, ils ont transformé des millions de personnes en consommateurs chroniques de médicaments, parfois avec des conséquences désastreuses.
« Nous avons été endoctrinés pour croire qu’il existe une pilule pour chaque problème, alors que la vérité est souvent plus complexe et plus profondément liée à notre mode de vie collectif, » déclare Hari.
Nous avons été endoctrinés pour croire qu’il existe une pilule pour chaque problème
Il compare la trajectoire des médicaments amaigrissants à celle des antidépresseurs, un sujet qu’il connaît bien pour avoir lui-même été consommateur pendant des années et l’avoir traité dans un précédent livre. Selon lui, les sociétés modernes ont tendance à rechercher « des solutions miracles pour résoudre des problèmes profonds ».
Au-delà de son expérience personnelle et des bénéfices indéniables des nouveaux médicaments amaigrissants, Hari remet en cause l’idée que la solution à des enjeux aussi complexes que l’obésité puisse être trouvée uniquement dans une injection hebdomadaire.
« La raison principale pour laquelle nous avons pris du poids à une vitesse sans précédent dans l’histoire de l’humanité, c’est que notre alimentation a radicalement changé. Et ce changement a fortement altéré notre capacité à ressentir la satiété. »
Pour les besoins de son enquête, Hari s’est rendu notamment à Okinawa, au Japon, où il a observé une population vieillissante et mince : « À Okinawa, personne ne mange seul. Les repas sont pris lentement, en commun, et principalement composés de végétaux. Pas d’injections, pas de pilules, juste une culture de l’alimentation. »
À ses yeux, l’environnement social, la qualité des aliments, l’attention portée à la convivialité autour des repas jouent un rôle aussi important – sinon plus – que tout traitement médicamenteux.
« Mon père, dit-il, a grandi dans un village de montagne en Suisse, où il mangeait des produits frais, entiers, cuisinés avec des ingrédients bruts, préparés le jour même. Trente ans plus tard, dans la banlieue de Londres où j’ai grandi, la nourriture avait changé du tout au tout dans l’ensemble du monde occidental. Mon père était stupéfait de voir que presque tout ce que je mangeais était réchauffé et hautement transformé. »

Un lanceur d'alerte en quête de solutions alternatives
Johann Hari revendique une écriture engagée et personnelle : « Je ne prétends pas être un observateur neutre. Je suis un participant, qui essaie de comprendre le monde que nous sommes en train de construire. » L’impact de ses travaux est indéniable. Ses conférences TED cumulent plus de 40 millions de vues, et ses livres ont été traduits dans plus de 20 langues.
Ce qui distingue Johann Hari de nombreux critiques du système médical, c’est qu’il ne se contente pas de pointer du doigt les problèmes. Dans Pilule miracle, il explore également des alternatives prometteuses : thérapies sociales, reconnexion avec la nature, mouvement, nutrition adaptée, et redéfinition des communautés.
« La vraie révolution dans les soins de santé ne viendra pas d’une nouvelle molécule miraculeuse, mais d’une transformation de notre façon de vivre ensemble et de prendre soin les uns des autres, » dit-il.
Cette vision holistique de la santé, qui reconnaît l’importance des facteurs sociaux, environnementaux et nutritionnels, trouve un écho particulier auprès d’un public de plus en plus méfiant envers les approches purement médicamenteuses.
Comme il le résume lui-même : « Nous devons repenser non seulement comment nous traitons les maladies, mais aussi comment nous définissons la santé elle-même. »