Stephanie Venn-Watson est une vétérinaire-épidémiologiste qui a étudié les dauphins de la marine américaine. C’est dans le cadre de ces recherches qui visaient à aider les cétacés à vivre plus longtemps en bonne santé qu’elle a identifié une molécule – l’acide gras C15 – qui est associée à leur longévité. Cette substance peu connue du grand public pourrait avoir des applications pour la santé humaine, comme elle le révèle dans son livre, La molécule de la longévité.
D'autres molécules, en particulier des médicaments, ont déjà été identifiées pour leur potentiel anti-âge. « Si vous demandiez à dix experts en longévité quel est le médicament le plus susceptible d’allonger notre espérance de vie et de santé, dit Stephanie Venn-Watson, neuf (ou peut-être dix) d’entre eux répondraient probablement : la rapamycine. » De quoi s'agit-il ?
La rapamycine
Découverte fortuitement en 1964 dans des bactéries, la rapamycine est un médicament utilisé comme immunosuppresseur pour éviter le rejet de greffe. Elle pourrait rallonger l’espérance de vie en inhibant la voie mTOR (un régulateur de l’autophagie), comme cela a été montré chez des souris (1).
Autophagie et longévité
L’autophagie est un processus qui participe au rajeunissement cellulaire, car il permet de se débarrasser des constituant vieillissants et défaillants de la cellule. Par ce processus, la cellule « mange » ses vieux débris, recycle ses protéines, en éliminant dans le même temps les déchets toxiques ou les composants cellulaires endommagés. C’est à la fois un processus de nettoyage et de renouvellement cellulaire. En 2016, le chercheur japonais Yoshinori Ohsumi a reçu le prix Nobel de physiologie et médecine pour ses recherches sur l’autophagie. Le jeûne active ce mécanisme.
La rapamycine doit son nom au lieu de sa découverte et à ses propriétés, comme le raconte Stephanie Venn-Watson : « C’est sur l’île de Pâques, parmi les bactéries qui y prospèrent, que la rapamycine a été découverte. Ses propriétés antifongiques remarquables ont rapidement été révélées, lui valant ainsi son nom scientifique. En effet, rapamycine signifie « rapa », pour désigner l’île de Pâques en langue locale, et « mycine », un terme courant pour les antimicrobiens. »
La rapamycine est particulièrement intéressante pour lutter contre le vieillissement de l’organisme en raison de ses propriétés protectrices contre différentes pathologies liées à l’âge. « Ses propriétés anticancéreuses sont un exemple éloquent de ses effets bénéfiques remarquables, explique Stephanie Venn-Watson. La rapamycine joue un rôle crucial dans la régulation du système immunitaire. Elle est la clé qui permet à notre organisme d’accepter les greffes sans les rejeter comme des corps étrangers, et elle offre un mélange de substances aux effets surprenants, mais redoutablement efficaces pour prolonger la longévité – du moins chez les souris. »
La rapamycine joue un rôle crucial dans la régulation du système immunitaire
Si son potentiel anti-âge a été démontré chez la souris, les études à grande échelle chez l’homme manquent pour valider son utilisation. La rapamycine n’est pas un médicament courant et il n’existe pas de vaste population en bonne santé qui ait suivi un traitement à long terme. De plus, cette molécule a de nombreux effets secondaires. Donc même si elle a un potentiel au laboratoire, son utilisation en santé humaine pour prolonger l’espérance de vie n’est pas réaliste au vu de l’état actuel des connaissances.
Contrairement à la rapamycine, le médicament suivant est déjà utilisé par un grand nombre de personnes pour une autre indication : le diabète.
La metformine
La metformine est un antidiabétique bon marché qui agit sur plusieurs marqueurs biologiques du vieillissement. Utilisée depuis 60 ans, elle est généralement sans danger pour la plupart des personnes, avec des effets secondaires légers. Des études d’observation suggèrent que les diabétiques traités à la metformine présentent un avantage en termes de survie, même lorsqu’ils sont comparés à des témoins non diabétiques (2).
Mimétique de la restriction calorique, la metformine possède des effets anti-inflammatoires, ce qui pourrait aussi contribuer à sa capacité à ralentir le vieillissement, car l’inflammation chronique est une caractéristique du vieillissement (3). Un essai clinique appelé TAME (Targeting Aging with Metformin) s’est donné comme objectif de suivre 3 000 adultes pendant six ans pour tester si la metformine retarde l’apparition ou la progression des maladies chroniques liées à l’âge (4). Les résultats de cette étude sont très attendus afin de savoir si la metformine peut effectivement être utilisée comme traitement anti-âge.
Mais venons-en à la molécule la moins connue des trois, à laquelle Stephanie Venn-Watson consacre son livre.
L’acide gras C15:0 ou acide pentadécylique
Stephanie Venn-Watson s’est intéressée à cet acide gras saturé lors de ses travaux sur les dauphins, un modèle animal peu exploité en recherche. Pourtant, comparés aux rongeurs, les dauphins présentent des atouts, en raison de leur taille, de leur durée de vie mais aussi des maladies liées au vieillissement similaires à celles des humains.
Le C15:0 est un acide gras saturé stable qui s'intègre aux bicouches lipidiques des membranes cellulaires. D’après Stephanie Venn-Watson, « il renforce physiquement nos membranes cellulaires pour nous protéger de la peroxydation lipidique et de la dégradation liée à l’âge. » Les personnes qui ont de faibles concentrations circulantes de C15:0 courent un risque plus élevé de développer un diabète de type 2, une maladie cardiaque, une maladie du foie gras, ainsi que certains cancers (5). Cet acide gras possède aussi des propriétés antimicrobiennes.
Combinées, ces nombreuses activités positives du C15:0 confirment son rôle en tant que nutriment pour soutenir la santé à long terme. « Notre équipe, ainsi que de nombreux autres scientifiques du monde entier, constatent que le C15:0 est une molécule qui fortifie considérablement nos cellules et augmente notre résilience pour nous aider à vivre plus longtemps et en meilleure santé, » explique Stephanie Venn-Watson. La molécule agit de différentes façons sur le vieillissement cellulaire, en particulier :
- le C15:0 arrête la sénescence des cellules « zombies », des cellules vieillissantes endommagées qui cessent de se diviser mais restent métaboliquement actives. Ces cellules sécrètent des facteurs inflammatoires et contribuent au vieillissement et à l’apparition de maladies ;
- le C15:0 cible l’inflammation, processus qui participe au vieillissement de l’organisme ;
- le C15:0 répare la fonction mitochondriale. Lors du vieillissement, les mitochondries – les centrales énergétiques des cellules – produisent plus d’espèces réactives de l’oxygène, ce qui augmente le stress oxydatif et accélère le vieillissement ;
- le C15:0 ralentit les altérations épigénétiques délétères.
Alors comment intégrer cette molécule dans notre alimentation ? « Les carences nutritionnelles en C15:0 surviennent parce que nous avons supprimé notre principale source de C15:0 (c’est-à-dire la matière grasse du lait) », explique Stephanie Venn-Watson. Toutefois la consommation de lait entier n’est pas forcément conseillée car il contient aussi d’autres molécules, qui sont pro-inflammatoires. On trouve des quantités élevées de C15 dans le beurre et la crème épaisse, mais aussi dans des viandes (agneau, bœuf) et certains poissons. Il existe aussi des compléments alimentaires apportant cet acide gras.
En conclusion, « Nous savons désormais que nous devons maintenir un certain taux de C15:0 (au moins 20 μM) pour préserver notre santé à long terme. En dessous de ce seuil, nous pouvons développer une carence nutritionnelle en C15:0, appelée syndrome de fragilité cellulaire, dit Stephanie Venn-Watson. Dans ce contexte, nos cellules deviennent moins stables, les niveaux de peroxydation lipidique augmentent, les mitochondries se détériorent, et un état inflammatoire chronique s’installe. Comme notre organisme ne synthétise pas suffisamment de C15:0, un apport externe, par l’alimentation ou des compléments (environ 100 à 200 mg par jour) est nécessaire. »