Petite histoire des oméga-3

Par Lanutrition.fr Publié le 15/03/2006 Mis à jour le 28/02/2017
Tout le monde a entendu parler des oméga-3. LaNutrition.fr vous raconte leur histoire.

Hans Egede, le premier missionnaire au Groenland écrivait en 1741 à propos des Esquimaux que « les Groenlandais sont forts. Ils sont rarement victimes de maladies, à l’exception d’une faiblesse oculaire qui est due aux vents, à la glace et à la neige qui abîment les yeux… » (1)
Cette appréciation va recevoir un début de confirmation deux siècles plus tard. Les chercheurs Danois Niels Kromann et Anders Green mènent de 1950 à 1974 une étude épidémiologique sur la santé des habitants du district d’Upernavik au Groenland, dans le sud du pays Inuit. L’étude porte sur 1 800 Esquimaux : un groupe, demeuré sur la banquise, suit un mode de vie traditionnel ; le second a émigré au Danemark et opté pour le mode de vie danois.
D’emblée, des différences importantes apparaissent aux chercheurs : il y a très peu d’infarctus chez les Esquimaux de la banquise - 3 seulement, alors qu’ils en recensent 40 dans l’autre groupe (soit tout de même douze fois moins que chez les Danois non esquimaux). Les Esquimaux d’origine sont aussi beaucoup moins touchés, voire totalement épargnés par le diabète, les maladies de la thyroïde, l’asthme, la sclérose en plaques et le psoriasis. (2)

A titre de comparaison, le taux de mortalité par maladies coronariennes est de 3,5 % chez les Esquimaux, alors qu’il varie de 45 à 50 % dans les pays occidentaux. En revanche, les accidents vasculaires cérébraux sont plus nombreux chez les Esquimaux. Green et Kromann ne constatent pas de différences entre Esquimaux et Danois dans le risque global de cancer, mais ils relèvent que le cancer de la prostate est très rare chez les Esquimaux. (3)
De 1971 à 1980, deux autres Danois, Jorn Dyerberg et Hans Bang, poursuivent ce travail (lire notre entretien exclusif avec Jorn Dyerberg). Ils montent plusieurs expéditions scientifiques sur la côte ouest du Groenland. Ils se penchent sur l’alimentation des Esquimaux et constatent une forte consommation de poisson (400 g par jour en moyenne) et de viande de mammifères marins. Pour Dyerberg et Bang, c’est bien au poisson que les Esquimaux doivent la faible incidence de maladies cardiovasculaires. Ils montrent notamment que les Esquimaux qui mangent plus de 200 g de poisson par jour ont bien moins de maladies cardiovasculaires que leurs cousins qui ont émigré au Danemark. (4)
A l’autre bout de la Terre, au même moment, Akira Hirai et Takashi Terano (université de Chiba, Japon) s'intéressent au régime des habitants de l’archipel d’Okinawa, au sud du Japon. Les habitants d’Okinawa détiennent collectivement le record absolu de longévité de la planète. Les centenaires y sont 4 fois plus nombreux qu’en Occident, plus nombreux même qu’au Japon.
Hirai et Terano rapportent qu’à Okinawa on consomme en moyenne 250 g de poisson par jour. C’est 2 fois plus qu’au Japon. Les maladies cardiovasculaires y sont plus rares qu’au Japon, pourtant l’un des pays les moins touchés. Hirai et Terano comparent l’alimentation des pêcheurs d’Okinawa à celle des fermiers de l’archipel : les premiers consomment 270 g de poisson en moyenne, les seconds 90 g. Les premiers sont significativement plus épargnés par les maladies cardiovasculaires que les seconds. (5) Le taux de maladies cardiovasculaires le plus faible du monde est observé dans l’île de Kohama. (6)

 

Qu’y a-t-il dans le poisson ?

 

 

Les conclusions des chercheurs japonais rejoignent celles des danois : deux populations géographiquement très éloignées sont préservées des maladies cardiovasculaires. Leur point commun : une forte consommation de poisson.
Mais qu’y a-t-il dans le poisson qui permet une telle protection ? Le poisson consommé tant au Japon qu’au Groenland est très riche en une famille de graisses polyinsaturées que les scientifiques appellent oméga-3. Ces graisses ont des propriétés remarquables : elles diminuent les phénomènes inflammatoires, gardent nos artères et notre cœur en bonne santé (car elles fluidifient le sang et préviennent les troubles du rythme), aident notre cerveau à mieux fonctionner.
La chair des poissons gras est riche en acides gras oméga-3 à très longues chaînes, qu’on appelle EPA et DHA. Pourquoi ? D’abord parce qu’ils avalent de grandes quantités de plancton riche en acide alpha-linolénique, le chef de file de la famille oméga-3. Ils le transforment ensuite en EPA et DHA qu’ils stockent dans le foie et la chair comme réserve d’énergie pour accomplir leurs longs périples. Ensuite parce qu’ils mangent des petits crustacés et des petits poissons eux-mêmes riches en EPA et DHA. Lorsqu’on mange du poisson gras, on bénéficie de cette richesse en oméga-3 à très longues chaînes. Les analyses biologiques montrent, tant chez les Esquimaux que les Japonais d’Okinawa, des quantités importantes d’acides gras oméga-3 dans le sang.
En 1990, des chercheurs de l’Institut de pathologie de la Nouvelle-Orléans ont comparé 63 échantillons d’artères prélevés à la suite d’autopsies pratiquées sur des Esquimaux des villes de Nuuk et Ilulissat au Groenland, à des échantillons similaires prélevés sur des indigènes d’Alaska ainsi que des non-indigènes de cet état américain. Les résultats montrent que les artères des Esquimaux du Groenland sont infiniment moins encombrées par des plaques d’athérome que les autres. C’est notamment le cas pour les lésions dites « avancées », qui sont deux fois moins importantes chez les Esquimaux que chez les Blancs installés en Alaska.
Des échantillons de tissu adipeux ont aussi été analysés et comparés selon le même protocole. Le ratio oméga-6/oméga-3 était de 4,8 au Groenland, 10,8 chez les indigènes d’Alaska et 16,1 chez les non-indigènes. (7)

 

Le déséquilibre s’accentue

 

Ce déséquilibre en défaveur des oméga-3 s’est considérablement accentué depuis 150 ans avec le développement des huiles végétales. La plupart, comme l’huile de tournesol, consommée par 65 % des foyers français, sont pauvres, voire carencées en oméga-3. Ceci est connu depuis des années et il est déplorable que les autorités sanitaires françaises l’ait si longtemps nié. L’huile d’olive apporte une graisse intéressante, l’acide oléique, mais très peu d’oméga-3. Les poissons gras, riches en oméga-3, auraient pu venir à notre aide, mais à partir des années 1950 les consommateurs les ont dédaignés par phobie des matières grasses, leur préférant des poissons maigres comme le cabillaud ou le merlan qui n’apportent aucun oméga-3.
Résultat : alors qu’il y a 30 ou 40 000 ans le régime apportait oméga-6 et oméga-3 dans la proportion de 1 pour 1, le rapport aujourd’hui en France est passé à 14 pour 1. Pourtant, comme le rapporte le Dr Boyd Eaton de l’université d’Atlanta (Georgie), notre patrimoine génétique a très peu évolué depuis le Paléolithique supérieur. « Nos gènes, dit-il, sont donc très proches de ceux de nos ancêtres du Paléolithique. Ce qui a changé, c’est notre alimentation, avec l’avènement de l’agriculture il y a dix mille ans, et surtout la révolution industrielle. Nous ne sommes plus adaptés génétiquement au mode alimentaire actuel. L’alimentation paléolithique ou pré-agricole peut donc être considérée comme un modèle pour la nutrition moderne
Nous sommes donc génétiquement programmés pour consommer ces deux familles d’acides gras dans des proportions similaires. Or aujourd’hui nous sommes globalement carencés en oméga-3. Au cours de l’été 2003, l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) a finalement reconnu que dans notre pays les « apports moyens aboutissent à des rapports acide linoléique [oméga-6]/acide alpha-linolénique [oméga-3] trop élevés, en moyenne supérieurs à 10 et pouvant atteindre des valeurs encore plus élevées. »

Bibliographie

(1) Egede H. Det gamle Grønlands ny Perlustration eller Naturel-Historie. Copenhagen, J. C. Groth, 1741.
(2) Kromann N : Epidemiological studies in the Upernavik district, Greenland. Incidence of some chronic diseases 1950-1974. Acta Med Scand. 1980, 208(5):401-406.
(3) Dewailly E : Inuit are protected against prostate cancer. Cancer Epidemiol Biomarkers Prev. 2003, 12(9):926-7.
(4) Bang HO & Dyerberg J : Lipid metabolism and ischemic heart disease in Greenland Eskimos. Adv Nutr Res 1980, 3, 1– 22.111.
(5) Hirai A : Eicosapentaenoic acid and platelet function in Japanese. Lancet 1980;2:1132-1133.
(6) Kagawa Y : Eicosapolyenoic acids of serum, lipids of Japanese islanders with low incidence of cardio vascular diseases. J Nutr Sci Vitaminol 1982, 28: 441-453.
(7) Boudreau DA : Project meeting report: International Workshop on Inuit Autopsy & Related Studies. October 2-3, 1997, Quebec, Canada. Int J Circumpolar Health. 1998, 57(4):292-299.

A découvrir également

Back to top