Dans son nouveau livre, Choisir la vie, le Dr Laurent Schwartz explore les mystères du vivant, du flux électronique à l’origine de la vie jusqu’au rôle méconnu de l’eau dans la conscience. Entretien.
L'utilisation du bleu de méthylène en médecine reste méconnue du grand public. Découvrez dans cet article 5 faits étonnants sur ce colorant auquel le Dr Laurent Schwartz consacre son livre, Le bleu de méthylène.
Le bleu de méthylène est un colorant utilisé en laboratoire pour visualiser les cellules au microscope, il colore les acides nucléiques. Au départ, il a été inventé par la firme BASF. Aujourd'hui il est employé à plusieurs usages en médecine, notamment en traitement de la méthémoglobinémie.
Fabriqué pour la première fois par l'allemand Heinrich Caro en 1876, le bleu de méthylène est le premier médicament synthétique (1). Cette invention est à replacer dans le contexte de l'époque où les chimistes cherchent à mettre au point des colorants stables pour les teintures. Jusque dans les années 1830, l'industrie teinturière utilisait des colorants naturels, extraits de substances minérales (sels de cobalt, de fer...), végétales (pastel, safran, indigo...) ou animales (cochenille...). Le bleu de Prusse découvert en 1774 était le seul colorant de synthèse disponible (2). Mais au milieu du XIXe siècle, de nouvelles substances voient le jour. En 1859, François-Emmanuel Verguin synthétise la fuchsine (rouge Magenta) à Lyon. Puis viennent le brun de Bismarck, le noir d'aniline, le violet de méthyle ("violet de Paris"), le vert de méthyle et le bleu de méthylène.
Le bleu de méthylène, aussi appelé méthylthioninium ou chlorure de tétraméthylthionine, a pour formule brute C16H18ClN3S. Il existe sous deux formes : oxydée bleue ou réduite incolore. C'est un composé hétérocyclique à trois noyaux, dérivé de la phénothiazine (voir schéma ci-dessous).

Dès 1891, le bleu de méthylène a été utilisé en traitement du paludisme par Guttmann et Ehrlich. "Inventé à l’origine comme colorant, le bleu de méthylène a très vite été reconnu pour son activité anti-infectieuse, raconte le Dr Laurent Schwartz. Avant la Première Guerre mondiale, il
constitue le traitement de référence contre le paludisme et la lèpre."
Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’armée américaine en opération dans le Pacifique a utilisé le bleu de méthylène pour prévenir ou traiter le paludisme. "Comme les doses employées étaient importantes, les soldats se plaignaient d’uriner bleu, dit Laurent Schwartz. La conjonctive (membrane de l’œil) devient également bleue." Le bleu de méthylène est désormais employé à des doses plus faibles, de l'ordre de 300 mg à 1 000 mg/jour pour un adulte (3).
Le bleu de méthylène est utilisé en cas d'intoxication par des dérivés aromatiques aminés ou nitrés, provoquant une méthémoglobinémie, par exemple dans les cas d'intoxication au poppers.
Le bleu de méthylène est aussi un traitement reconnu en cas d'intoxication au cyanure, un poison qui bloque la chaîne respiratoire des mitochondries, les usines énergétiques des cellules. Résultat : l’eau ne peut plus être synthétisée et il y a un engorgement des électrons au niveau des mitochondries. Ce sont ces électrons que le bleu va retirer de la cellule. "En cas d’empoisonnement au cyanure, hautement toxique pour la respiration cellulaire, le médecin réanimateur injecte du bleu de méthylène dans la circulation sanguine", explique le Dr Laurent Schwartz.

Le bleu de méthylène est un analogue du flavine adénine dinucléotide (FAD), une petite molécule proche du NAD, qui sert, comme le NAD, à véhiculer les électrons dans la cellule. Comme le FAD ou le NAD, le bleu de méthylène peut véhiculer les électrons et les extraire de la cellule. L'utilisation du bleu de méthylène permet de restaurer la respiration cellulaire.
Récemment, le bleu de méthylène a suscité un regain d'intérêt en tant que traitement potentiel des troubles neurodégénératifs tels que la maladie d'Alzheimer, peut-être par le biais de l'inhibition de l'agrégation de la protéine tau (1), mais aussi en ciblant les mitochondries qui ne fonctionnent pas correctement dans cette maladie, car le bleu de méthylène favorise la respiration mitochondriale (4).
Quelques études ont été menées chez l'humain :
Plusieurs études, dont certaines anciennes, ont exploré l'utilisation potentielle du bleu de méthylène dans le traitement du cancer. Ainsi, en 1906, le Dr Abraham Jacobi a publié un article dans JAMA montrant déjà le potentiel de cette molécule contre le cancer. Dans cet article, Abraham Jacobi décrit le cas d’une femme avec un cancer de l’ovaire formant une grosse masse (7). Le médecin lui donne des doses de l’ordre de 500 mg de bleu de méthylène. « Quelques années plus tard, à l’autopsie, cette tumeur sera de la taille d’une noix, » explique Laurent Schwartz.
Dans les années 1950, le bleu de méthylène a été testé comme anticancéreux chez l’animal, mais cet usage a été oublié pendant des décennies (8). Au début de l'année 2024, le Dr Laurent Schwartz et des chercheurs de Polytechnique Montréal ont publié dans la revue Cancers un essai préclinique réalisé au Canada sur des souris (9). Cette étude réalisée sur des cellules de cancer de l’ovaire confirme que le bleu de méthylène ralentit la croissance des tumeurs.
Le bleu de méthylène pourrait également être associé à une thérapie photodynamique, une approche qui vise à détruire des tissus par la lumière visible en présence d'un photosensibilisateur et d'oxygène. Une étude expérimentale sur des cellules de cancer du sein a montré que la thérapie photodynamique au bleu de méthylène peut tuer les cellules cancéreuses (10).
Les essais cliniques manquent pour confirmer ces effets.
Pour l’instant, on ne sait pas à quelle dose le bleu de méthylène pourrait être utilisée, mais nous avons du recul concernant son emploi dans d’autres indications que le cancer. « Le bleu de méthylène a été prescrit à dose élevée (1 g/jour) pour traiter le paludisme lors de la guerre du Pacifique. Plus prudemment, les malades du cancer rapportent qu’une dose de 75 mg deux fois par jour serait suffisante. »
Le bleu de méthylène n’est pas toujours disponible en pharmacie. « Il y a du bleu de méthylène de différentes qualités », prévient Laurent Schwartz, avec notamment du bleu industriel en vente sur Internet, mais qui n’est pas de qualité pharmaceutique. « En Europe, un médecin peut prescrire du bleu de méthylène. Mais le pharmacien doit mettre le médicament dans des pilules. Aucune société pharmaceutique ne vend de capsules prêtes à l’emploi. »
Comme tout médicament, le bleu de méthylène présente des effets indésirables. « Il est excrété intact par le rein et colore l’urine en bleu foncé. » Autre conséquence de l’ingestion de bleu de méthylène : la conjonctive, la membrane la plus superficielle du blanc de l’œil, devient bleue. Mais son principal effet secondaire est cérébral : « Les patients dépeignent un sentiment de bien-être. La plupart des antidépresseurs sont chimiquement dérivés du bleu de méthylène, c’est la raison pour laquelle il ne doit pas être combiné avec un autre antidépresseur. »
Des collyres, des solutions pour les soins oculaires, peuvent contenir du bleu de méthylène : collyre bleu Laiter, Dulcibleu... Les solutions injectables sont destinées aux professionnels de santé pour le traitement symptomatique aigu de la méthémoglobinémie induite par des médicaments ou des produits chimiques.
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