Pr Bruce Ames : « Des déficits même modérés en vitamines et minéraux à l’origine de cancers. »

Par Lanutrition.fr Publié le 17/03/2010 Mis à jour le 10/03/2017
Le Pr Bruce Ames est considéré comme l’un des plus éminents scientifiques de notre époque. Il est professeur de Biochimie et de Biologie moléculaire à l’université de Californie (Berkeley) et directeur de recherches à l’Institut de recherche de l’Hôpital pour enfants d’Oakland. Il est l’inventeur du test Ames, un système qui permet de tester le caractère mutagène d’une substance. Ses recherches actuelles portent sur la prévention du vieillissement cérébral et la prévention des cancers par l’alimentation. Dans un long entretien avec LaNutrition.fr, il explique pourquoi il est judicieux de prendre un complément de vitamines et minéraux.

LaNutrition.fr : Votre nom est connu de tous les toxicologues et les cancérologues car c’est celui du test universel qui permet d’identifier une substance possiblement cancérogène. Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la nutrition et au vieillissement ?

Pr Bruce Ames : Chez de nombreux mammifères, il y a une relation étroite entre le vieillissement et les cancers : les cancers augmentent avec l’âge, aussi bien chez les espèces à l’espérance de vie courte que chez celles qui vivent longtemps comme l’homme. Dans l’espèce humaine, les cancers augmentent après 40-50 ans. Donc si on veut faire quelque chose pour prévenir le cancer, il faut faire quelque chose sur le vieillissement. Et je suis convaincu que la nutrition en est la clé.

Qu’est-ce qui vous en a convaincu ?

Les cancers trouvent leur origine dans les dommages infligés à l’ADN, qui est le support du code génétique. Il y a quelques années, alors que je travaillais sur ces mécanismes, l’un de mes collègues est venu me voir au laboratoire. Il avait trouvé des cassures sur les chromosomes de cellules d’un patient qui manquait de vitamine B9. Or ces cassures peuvent entraîner des dommages au niveau de l’ADN et favoriser les cancers. Mon collègue était sceptique sur le fait qu’un simple déficit en une simple vitamine pouvait avoir de telles conséquences. Nous avons donné de l’acide folique – la forme de synthèse de la B9 - à cette personne et les cassures ont diminué. Cela nous a paru très important, parce que l’acide folique ne coûte pas cher. C’est alors que nous avons commencé à regarder ce qui se passait avec les autres nutriments.

Qu’avez-vous trouvé ?

Nous avons travaillé sur de nombreuses vitamines et minéraux. La conclusion, c’est que chaque fois qu’il y a déficit, il y a atteintes à l’ADN. Je me suis demandé « Pourquoi la nature fait-elle cela ? » Je pense que nous avons finalement apporté la réponse à cette question.

C’est ce que vous avez appelé la théorie du triage. Expliquez-la nous en quelques mots.

Il y a environ 40 vitamines ou quasi-vitamines, minéraux et acides aminés essentiels à la santé. Si l’on vous prive de l’une ou l’autre, vous mourez. Or dans l’histoire de l’évolution, il s’est trouvé des périodes ou des endroits où ces nutriments venaient à manquer. Pour prendre l’exemple des minéraux, ils ne sont pas répartis uniformément à la surface de la Terre : certaines régions manquent de sélénium, d’autres en ont trop. Donc les espèces animales ont de tous temps reçu des quantités faibles de certains nutriments. La plupart de la population mondiale, même dans nos pays développés ne reçoit pas des quantités adéquates de certains nutriments. Mais la Nature veut que vous surviviez quand vous ne recevez pas suffisamment d’un nutriment. La sélection naturelle a développé un système d’allocation métabolique adapté aux situations de déficit. Lorsque c’est le cas, les micronutriments vont aux protéines dont dépend la survie à court-terme, au détriment de celles nécessaires à la santé à long terme.

Vous voulez dire que des déficits modérés en vitamines et minéraux peuvent être, des années plus tard, à l’origine de maladies ?

Exactement. La théorie du triage prédit qu’un déficit même modéré en un seul micronutriment, même s’il ne provoque pas de symptômes cliniques flagrants va affecter des fonctions essentielles à la santé à long terme. Ce qui va se traduire par des dégâts insidieux, par exemple des atteintes de l’ADN, qui avec le temps, conduisent à l’accélération de maladies liées à l’âge, comme le cancer.

Un exemple ?

Nous venons de publier avec Joyce McCann un article qui prend la vitamine K comme exemple de cette théorie. Il y a 5 protéines comme la prothrombine qui dépendent de la vitamine K pour les fonctions de coagulation, et 5 protéines moins critiques pour la santé comme l’ostéocalcine qui intervient dans la solidité de l’os. Si par manipulation génétique on supprime les 5 protéines de la coagulation chez la souris, elle meurt par hémorragie, alors que sans les 5 autres protéines, la souris survit au moins jusqu’au sevrage. La théorie du triage prédit qu’en cas de déficit même modéré en vitamine K, ce sont les fonctions de coagulation qui seront assurées au détriment des autres moins nécessaires à la survie. C’est ce que nous avons observé expérimentalement. On sait d’ailleurs que chez l’homme un déficit en vitamine K dû à la prise chronique d’anticoagulants entraîne à long terme une perte et une fragilité osseuses parce que l’ostéocalcine est plus sensible au déficit en vitamine K que la prothrombine. A l’inverse, l’épidémiologie nous dit que les populations d’Asie qui consomment du natto, une forme de soja fermenté très riche en vitamine K ont très peu de fractures osseuses.

Faut-il craindre d’autres conséquences des déficits en nutriments ?

Les mitochondries sont de petites structures cellulaires qui fournissent l’essentiel de l’énergie dont nous avons besoin. Le délabrement des mitochondries entraîne à long terme une diminution des capacités cognitives et une accélération du vieillissement cérébral. En plus, ce délabrement mitochondrial expose l’ADN cellulaire à des produits oxydants et mutagènes.

Quels sont les nutriments dont il ne faut pas manquer ?

Des déficits dans les 7 micronutriments que nous avons examinés à ce jour augmentent les dommages à l’ADN : magnésium, fer, zinc, et vitamines B6, C, B9 et B8. Par ailleurs des déficits même modérés en vitamine B6, magnésium et biotine augmentent le taux de vieillissement cellulaire. Des déficits en folates et vitamine B6 ralentissent le cycle cellulaire. Un déficit en magnésium se traduit par un raccourcissement des télomères. La liste n’est pas exhaustive car il ne s’agit là que des substances que nous avons étudiées.

Que dites-vous aux nutritionnistes et aux pouvoirs publics qui assurent que l’alimentation couvre les besoins en vitamines et minéraux ?

Je leur dis qu’en réalité toutes les enquêtes alimentaires montrent qu’une partie importante de la population nord-américaine et des populations européennes, y compris en France, ne consomme pas suffisamment de micronutriments comme les acides gras oméga-3, le potassium, les vitamines C, D et E. Par exemple, les deux tiers des Américains ne consomment pas assez de magnésium. C’est vrai pour tous les segments de la population, et en particulier les pauvres, les enfants, les adolescents, les obèses et les seniors. On néglige cette situation parce que des déficits modérés de ce type ne se traduisent pas par des maladies ou des signes cliniques francs. Mais les maladies sont insidieuses et nous disons qu’on peut les mesurer ! Nous pensons que deux des nombreuses conséquences insidieuses mais mesurables du « triage » en micronutriments sont une augmentation des dommages à l’ADN et le délabrement des mitochondries. Les dégâts à l’ADN donneront des cancers et le délabrement des mitochondries des déficits cognitifs et un vieillissement accéléré du cerveau.

La question que vont se poser les internautes de lanutrition.fr, c’est comment réagir ?

Il faut optimiser les apports en micronutriments. Pour reprendre l’exemple de la vitamine K, tous les légumes verts et en particulier les crucifères en contiennent, donc c’est une bonne chose de manger ces légumes. Mais pourquoi ne pas recommander qu’un supplément de vitamines et de minéraux soit intégré à un mode de vie sain ? Je pense qu’il est plus facile de convaincre la population de prendre des suppléments que de changer du tout au tout leurs habitudes alimentaires.

On pourrait vous rétorquer que les études d’intervention n’ont pas trouvé de manière constante que les suppléments de vitamines et de minéraux offrent des bénéfices majeurs. Ne faut-il pas attendre d’autres résultats probants pour prendre de tels compléments ?

Les études de ce type avec des micronutriments sont extrêmement difficiles à réaliser pour plusieurs raisons. Il faut une taille de population importante ; les maladies mettent parfois des années à se déclarer ; les conséquences des déficits sont multiples ; on ne peut pas vraiment contrôler ce que mangent les gens, les facteurs de biais sont considérables et on manque de moyens financiers pour réaliser de grandes études. Pour toutes ces raisons, il est peu probable que ces études contrôlées fournissent des résultats exploitables. Au lieu d’attendre d’improbables études contrôlées avant de faire des recommandations, il vaut mieux prendre en compte l’ensemble des preuves scientifiques. Les études contrôlées qui portent sur des marqueurs à court terme comme les dommages à l’ADN ou les marqueurs de l’inflammation sont faisables et elles ont plus de chance de nous mettre sur la voie. Bien d’autres types d’études chez l’homme et l’animal doivent être pris en compte, qu’elles soient biochimiques, mécanistiques ou épidémiologiques.

Donc pour résumer, un mode de vie sain et des suppléments pour prévenir tout risque de déficit.

Oui. En dépit de l’absence de preuve définitive de leur efficacité, nous sommes nombreux à penser que les autorités sanitaires et les médecins devraient recommander à la population de prendre un supplément de vitamines et minéraux en plus de suivre un mode de vie sain. Les déficits sont répandus, les preuves en faveur d’une supplémentation sont impressionnantes et il n’y a pas d’inquiétude réelle sur la sécurité des suppléments. Si ce simple changement était mis en œuvre, et en particulier si on pouvait mettre des suppléments à la disposition des plus pauvres, alors on assisterait à une diminution importante de la prévalence des apports en micronutriments en-dessous des besoins estimés. Mais les conseils de supplémentation en vitamines, minéraux, acides gras, doivent toujours s’accompagner de conseils pour améliorer l’alimentation parce que nous avons besoin de très nombreux autres nutriments, et probablement des substances phytochimiques que n’apportent pas les suppléments.

A quel niveau devrait se faire cette supplémentation ?

Nous n’avons pas encore de réponse ferme à ces questions, mais nous avançons. Nous avons publié deux articles sur les besoins en vitamines du groupe B. Avec l’âge, on constate que de nombreuses protéines s’oxydent et se déforment. Une enzyme qui se déforme se lie moins facilement à son coenzyme ou à son substrat. On peut augmenter les niveaux des substrats et des coenzymes en donnant des doses élevées de vitamines du groupe B. Ceci pose la question du niveau des besoins moyens estimés (EAR) en vitamines du groupe B, qui sont peut-être adéquats pour les personnes jeunes, mais qui devraient être réexaminés chez les plus âgés. Il est possible que chez la personne âgée des doses de vitamines B 10 à 100 fois supérieures aux besoins moyens estimés permettent de rétablir l’activité enzymatique. C’est d’autant plus intéressant que ces vitamines sont généralement non toxiques et très peu chères.

Quelle opinion avez-vous des thèses du double prix Nobel Linus Pauling qui prônait il y a quarante ans la prise de mégadoses de vitamines, a été violemment attaqué par les nutritionnistes de l’époque, et continue de l’être ?

Pauling est un immense chercheur qui a émis des idées brillantes dans le domaine de la nutrition, mais n’a jamais réussi à convaincre la communauté scientifique. Je pense que la majorité de ce qu’il a dit et écrit dans le domaine de la nutrition est vrai, ce sont des idées magnifiques, mais il les a lancées sans toujours fournir la recherche fondamentale nécessaire. Et sur la vitamine C, peut-être en a-t-il un peu trop fait. Mais sur l’essentiel, mon opinion c’est que Pauling avait raison.

Malgré tout, certaines vitamines et certains minéraux peuvent poser problème à dose élevée.

Oui, c’est bien la raison pour laquelle nous parlons d’apport adéquat. Il est clair que les minéraux ne doivent pas être apportés en excès, qu’il s’agisse du sélénium, du zinc, du fer, du cuivre même du calcium. Idem pour la vitamine A. Notre travail consiste à déterminer ce que sont ces apports adéquats et d’éviter les doses toxiques. Malgré tout, le pourcentage de la population qui, par son alimentation, dépasse les doses de sécurité est très faible par rapport au pourcentage qui ne reçoit pas les besoins moyens. Donc les déficits en micronutriments constituent vraisemblablement un problème de santé publique bien plus important que la consommation excessive.

Prenez-vous à titre personnel des suppléments ? J’imagine que oui !

Ma femme est italienne, alors nous avons un régime de type méditerranéen, avec des fruits et des légumes, des aliments complets. Mais je prends bien sûr un supplément de vitamines et de minéraux sans fer, et aussi du calcium et du magnésium.

Prenez-vous aussi le complément alimentaire Juvenon, que vous avez mis au point ?

Oui, je prends ce complexe à base d’acétyl-L-carnitine et d’acide alpha-lipoïque. Nous avons montré que ce supplément rajeunit littéralement les rats. J’ai dit un jour que les vieux rats qui reçoivent ce supplément se lèvent et dansent la macarena ! Ma femme et moi avons créé une fondation, la Bruce and Giovanna Ames Foundation ainsi tous les revenus de Juvenon sont réinvestis dans la recherche sinon nous manquerions cruellement de moyens.

Comment vos travaux sont-ils reçus par la communauté des chercheurs en nutrition ?

Ils sont intéressés mais vous savez ce sont des concepts nouveaux et il faut du temps pour les imposer. Les scientifiques sont conservateurs, ils abordent avec réticence des idées nouvelles. Donc à nous de travailler et de leur montrer que cette voie est la bonne. J’ai 81 ans, j’ai encore beaucoup de travaux à mener, je ne suis pas à la retraite et je travaillerai jusqu’à ce que je n’ai plus un sou à investir dans la recherche.

Toute l’équipe de lanutrition.fr et j’en suis certains tous nos internautes vous souhaitent de poursuivre très longtemps vos travaux.

Merci ! J’ai regardé votre conseil scientifique. Walter Willett en fait partie ?

Oui, depuis le début, nous avons cette chance.

J’en suis heureux pour vous. C’est un formidable chercheur, qui a toute mon estime.

Propos recueillis par Thierry Souccar

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