Marie-Céline Ray : «Les phages peuvent guérir les infections qui résistent aux antibiotiques»

Par Priscille Tremblais Publié le 22/10/2018 Mis à jour le 07/11/2018
Point de vue

Journaliste scientifique collaboratrice de LaNutrition.fr, Marie-Céline Ray explique dans le guide « Infections, le traitement de la dernière chance » comment des virus, les phages, peuvent guérir les infections bactériennes résistantes aux antibiotiques. Entretien.

LaNutrition.fr : Qu’est-ce qui vous a conduite à vous intéresser à la phagothérapie ?

Marie-Céline Ray : Le domaine des infections bactériennes m’intéresse car j’ai fait une thèse en microbiologie. Depuis que je suis journaliste, je suis de près ce sujet. Aujourd’hui il y a une urgence concernant les bactéries résistantes aux antibiotiques. En faisant des recherches, j'ai réalisé que la phagothérapie apporterait une réponse intéressante à ce problème. Sauf que les moyens financiers pour la recherche sur les phages ne suivent pas… Il se passe des choses cependant en Europe, avec l’étude Phagoburn par exemple, le premier essai multicentrique sur les effets des phages dans la cicatrisation des brûlures. Aux Etats-Unis, un centre de phagothérapie est en train d’être créé car un professeur de l’université de Californie a failli mourir d’une infection résistante et a été sauvé par la phagothérapie. Ce centre va lancer lui aussi des essais cliniques. Ce serait bien que la phagothérapie fasse son retour en France. C’est chez nous, à Paris, qu’elle a été inventée par Félix d’Hérelle il y a 100 ans !

Lire le livre de Marie-Céline Ray : Infections, le traitement de la dernière chance

Comment agissent les phages contre les infections ?

Les phages sont des virus prédateurs naturels des bactéries. Un phage est spécifique d’une bactérie. Il agit en se fixant sur cette bactérie, y introduit son ADN, détourne la machinerie cellulaire pour produire des « bébés phages » et la bactérie explose en libérant ces nombreux bébés. A la fin elle est complètement détruite. L’Institut Elavia de Tbilissi en Géorgie qui est la référence mondiale pour la phagothérapie a élaboré des mélanges de phages tout prêts contre certaines infections, en plus de la personnalisation du traitement. Parfois ces préparations toutes prêtes suffisent à soigner le patient, et d’autres fois il faut un traitement plus personnalisé. En Géorgie, ils utilisent les phages sous forme de solutions à avaler, mais aussi de crèmes, de suppositoires, d’aérosols, en fonction de la zone du corps infectée.

Quels types d’infections sont concernés par la phagothérapie ?

Potentiellement toutes les infections bactériennes : celles de la peau, les infections respiratoires, nosocomiales, urinaires… et même de manière plus anecdotique l’acné qui est causée par une bactérie. La phagothérapie est particulièrement intéressante pour les personnes souffrant de mucoviscidose. En effet, si cette maladie génétique est incurable, les personnes atteintes doivent prendre régulièrement des antibiotiques contre les infections pulmonaires associées. A terme, il peut y avoir une résistance aux antibiotiques. Des patients sont allés en Géorgie pour traiter leurs infections respiratoires par phagothérapie ; cela les aide à mieux respirer pendant un temps ! La qualité de vie des malades est ainsi améliorée de manière importante. En Suisse, il y a d’ailleurs actuellement une étude prévue sur les effets des phages chez des personnes souffrant de mucoviscidose.

Quels sont les avantages de la phagothérapie par rapport aux antibiotiques ?

Dans la mesure où les phages ne s’attaquent qu’aux bactéries pathogènes dont ils sont spécifiques, on n’observe pas le déséquilibre de la flore intestinale induite par les antibiotiques avec un traitement à base de phages. Il n’y a pas non plus de cas d’allergie ; les phages sont bien tolérés. Et lorsqu’on cherche à contourner les problèmes de résistance, le développement d’un nouvel antibiotique prend des années, alors que si une bactérie ne répond pas au phage, il suffit d’en trouver un autre. Enfin, le phage ne s’attaque qu’à sa bactérie cible. Dans toutes les études que j’ai consultées, je n’ai pas vu d’effets secondaires à la prise de phages. Cela paraît assez logique dans la mesure où l’organisme contient naturellement des phages. On en trouve ainsi dans le microbiote intestinal, parmi les bactéries.

Où trouve-t-on les phages ?

Les phages se trouvent partout dans notre environnement. L’entreprise Pherecydes Pharma, qui est la seule à produire des phages en France, en a trouvé dans les égouts de Paris. Mais il faut savoir aussi que la culture de phage est facile, et que c’est une technique bien maîtrisée par de nombreux biologistes. En effet, les phages sont utilisés comme outils de biologie moléculaire pour mieux comprendre et connaître certains mécanismes cellulaires.

En France, qui utilise les phages actuellement ?

Il n’existe à ce jour qu’une possibilité de traitement par les phages en France :  ce qu’on appelle la voie compassionnelle, lorsqu’un patient risque l’amputation et le décès, faute d’efficacité des médicaments. Dans ce cas, le médecin hospitalier envoie un échantillon des bactéries du patient à l’entreprise Pherecydes Pharma qui cherche les phages actifs contre ces bactéries et les envoie au médecin. Cette procédure a déjà eu lieu plusieurs fois, même si elle reste encore largement inconnue.
Selon moi, il est important que cette possibilité soit plus connue, d’autant que si je ne m’abuse, la phagothérapie n’est pas enseignée à la faculté de médecine.

Les phages pourraient-ils prendre la place des antibiotiques ?

Attention, il ne faut pas jeter les antibiotiques aux orties. D’autant que la combinaison phages-antibiotiques est prometteuse : les antibiotiques peuvent ainsi rendre les bactéries plus accessibles aux phages. Cette combinaison est utilisée dans certaines études mais aussi à l’Institut Elavia.
Si les antibiotiques ont supplanté les phages dans les années 1940, c’est parce que ce sont des molécules chimiques, plus faciles à produire que les phages. Par ailleurs, les préparations de phagothérapie développées à cette époque étaient souvent de mauvaise qualité et donc peu efficaces.

Votre livre va susciter de l'espoir chez les patients et de l'intérêt chez les médecins. Comment aller plus loin ?

Le principal frein au développement de la phagothérapie est réglementaire. Les préparations de phages ne répondent pas à la définition d’un médicament classique. En Belgique, un cadre réglementaire particulier a été récemment posé, duquel on pourrait s’inspirer en France : les phages sont considérés comme des préparations magistrales. Les préparations magistrales sont des médicaments préparés spécifiquement pour un patient par un pharmacien. Il faut savoir cependant que la phagothérapie a longtemps été présente dans l’arsenal thérapeutique des médecins français : des préparations à base de phages se trouvaient dans le Vidal jusqu’en 1974. Le Dr Alain Dublanchet a même continué à les utiliser dans les années 1980 : il envoyait des échantillons bactériens à l’Institut Pasteur qui lui renvoyait des phages. On peut imaginer que cette procédure soit réactivée.

Retrouvez les études sur la phagothérapie et les éventuels remplaçants ou compléments des antibiotiques dans notre dossier abonnés Bactéries résistantes : les nouvelles alternatives aux antibiotiques

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