Il existe actuellement en France un projet de recherche ambitieux pour mieux comprendre les liens entre microbiote, santé et alimentation : le French Gut - le microbiote français.
Si l’arthrose touche de plus en plus de gens, ce n’est pas uniquement en raison du vieillissement de la population : le mode de vie moderne (mauvaise alimentation, sédentarité) joue aussi un rôle. Et ce rôle pourrait avoir un lien avec la santé du microbiote. Enquête.
Le nombre de personnes touchées par l’arthrose, la principale maladie musculosquelettique, est en augmentation continue, en particulier depuis les années 1950. Et cette augmentation du nombre de malades ne peut pas s’expliquer uniquement par l’augmentation parallèle de la longévité. L’arthrose serait aussi la maladie non transmissible qui coûte le plus « cher » en termes de qualité de vie (notamment en ce qui concerne l’espérance de vie corrigée de l'incapacité ou EVCI – un mode d'évaluation du coût des maladies mesurant l'espérance de vie en bonne santé).
Pour certains chercheurs, l’arthrose serait plus courante aujourd’hui parce que les gènes hérités des générations précédentes ne sont pas vraiment adaptés aux conditions environnementales modernes (1). Ainsi l’obésité et l’inflammation à bas bruit favorisées par la sédentarité et l’alimentation occidentale typique (pauvre en fibres, riche en mauvaises graisses et en aliments ultra-transformés) sont deux gros facteurs contributeurs de cette maladie. Quel lien avec le microbiote, ces milliards de bactéries qui peuplent nos intestins ? Eh bien, l’obésité et l’inflammation de bas grade sont toutes deux associées à des perturbations du microbiote intestinal.
De plus, si l’arthrose est directement favorisée par des blessures au niveau des articulations ou les contraintes mécaniques liées à un surpoids, ses autres facteurs de risque indirects ont tous des liens avec le microbiote, qu’il s’agisse de l’âge, de l’activité physique, de l’alimentation, des facteurs environnementaux ou de l’inflammation. Et les études ayant exploré la manière dont le microbiote contribue à l’arthrose le confirment. Voyons tout cela plus en détail.
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Le nombre de personnes souffrant d’arthrose augmente avec l’âge. Or en vieillissant la composition du microbiote change (2, 3). Chez des centenaires par exemple, il a été montré que la flore intestinale contient plus de bactéries pro-inflammatoires et beaucoup moins de bactéries anti-inflammatoires que les adultes plus jeunes (4). C’est un phénomène qui s’observe autant en Europe qu’en Chine, ce qui suggère qu’il est indépendant du mode de vie et de l’alimentation.
Les femmes sont plus sujettes à l’arthrose que les hommes, et à des formes plus sévères qu’eux, en particulier après la ménopause (5). Cela pourrait être lié au fait qu’après cet âge, elles sécrètent beaucoup moins d’hormones féminines, comme les estrogènes. Cette hypothèse a été testée chez les souris et les études indiquent que le manque d’estrogènes entraîne une plus grande perméabilité de l’intestin et une moins bonne densité osseuse (6). Cette dernière pouvait être prévenue par une supplémentation en probiotiques. L’ensemble de ces données suggèrent que le manque d’estrogènes pourrait contribuer à l’inflammation chronique, via le microbiote.
S’il existe une forte association entre l’arthrose des articulations portant le poids du corps (comme le genou) et l’obésité, cette dernière semble augmenter aussi le risque d’arthrose sur les autres articulations, comme celles des mains (7, 8). Des données précliniques indiquent que le déséquilibre du microbiote lié à l’obésité pourrait induire l’inflammation conduisant à l’arthrose. Ainsi plus il y a de graisse et d’inflammation et plus il y a de dommages articulaires (9). Des études d’intervention chez des souris obèses indiquent que lorsqu’on rééquilibre le microbiote grâce aux prébiotiques (fibres alimentaires), l’inflammation diminue et le cartilage est préservé (10). Pour certains scientifiques, il pourrait ainsi exister une forme d’arthrose dite métabolique (11).
Une alimentation riche en fibres (ou prébiotiques) permet la production d’acides gras à chaîne courte (AGCC) par l’intestin, ce qui contribue à diminuer l’inflammation de l’organisme. De fait, les régimes riches en fibres, comme le régime méditerranéen pourraient avoir des effets protecteurs sur l’arthrose (12). Des études d’observation ont par ailleurs trouvé un lien entre consommation élevée de fibres et risque diminué d’arthrose (13, 14).
Pratiquer une activité physique régulière, en particulier des exercices qui n’exercent pas de contraintes sur les articulations (comme la natation et le vélo par exemple) protège de l’arthrose mais a aussi des bénéfices thérapeutiques une fois la maladie déclarée (15). À l’inverse les sports à fort impact articulaires favorisent l’arthrose.
L’exercice peut changer la composition du microbiote intestinal, indépendamment de l’alimentation (16). Il améliorerait ainsi notamment le ratio Bacteroidetes/Firmicutes et augmenterait la production d’AGCC par l’intestin (17). On ne sait en revanche toujours pas dans quelle mesure des interventions combinant activité physique et alimentation ciblée pourraient rééquilibrer la flore intestinale suffisamment pour avoir des effets sur les symptômes de l’arthrose.
Puisqu’un déséquilibre du microbiote semble contribuer de diverses manières à la survenue de l’arthrose, les scientifiques ont aussi cherché à déterminer comment on pouvait agir sur la maladie via des interventions sur le microbiote.
Des études d’observation récentes suggèrent que certains profils de microbiote sont associés à l’arthrose (18). La présence de micro-organismes spécifiques, les Lenstisphereae, en particulier.
Depuis 2017, 7 études cliniques ont cherché à connaître les effets d’une supplémentation en pré- ou en probiotiques. Elles ont toutes été menées sur des animaux, à l’exception d’une. Cette dernière a évalué chez 537 personnes souffrant d’arthrose du genou symptomatique les effets de la prise quotidienne pendant 6 mois d’un lait enrichi en Lactobacillus casei shirota, contre un lait placebo (19). Le lait enrichi a permis de diminuer la douleur et le taux de protéine C-réactive (un marqueur de l’inflammation) ainsi que d’améliorer l’indice qui évalue le bon fonctionnement de l’articulation.
Les études sur les souris, donnant soit des probiotiques, soit des prébiotiques, soit du butyrate (un AGCC produit par l’intestin) ont aussi conduit à des améliorations de la maladie et une diminution de l’inflammation.
En 2021, un essai randomisé, contrôlé et réalisé en double aveugle a évalué les effets d'une supplémentation en probiotiques chez des personnes souffrant de polyarthrite rhumatoïde. 21 personnes ont ainsi pris pendant 60 jours un sachet quotidien contenant 109 CFU/g) de cinq souches de probiotiques : Lactobacillus acidophilus LA-14, Lactobacillus casei LC-11, Lactococcus lactis LL-23, Bifidobacterium lactis BL-04 et Bifidobacterium bifidum. 21 autres personnes prenaient quant à elles un sachet de maltodextrine servant de placebo. Résultats : les probiotiques ont permis de réduire les taux de TNF-α et IL-6, deux marqueurs de l'inflammation mais aussi d'améliorer la capacité antioxydante des patients.
Lire aussi : Des probiotiques pour diminuer l’inflammation? et Les 6 ennemis du microbiote
On sait désormais que le microbiote joue un rôle important dans l’absorption d’un médicament, ce qui suggère qu’une composition spécifique du microbiote pourrait influencer la réponse du corps aux médicaments (20).
Or les médicaments antidouleur couramment prescrits en cas d’arthrose modifient (négativement) la composition de la flore intestinale (21). Mais certains compléments alimentaires très utilisés par les patients semblent quant à eux avoir plutôt des effets positifs sur la diversité du microbiote. Les sulfates de glucosamine et de chondroïtine pourraient ainsi avoir des effets prébiotiques, permettant d’augmenter le nombre de bactéries bénéfiques pour les personnes souffrant d’arthrose (22).
Il a aussi été montré que l’effet du sulfate de chondroïtine sur l’inflammation et l’arthrose dépendrait de la présence ou non dans l’intestin de certaines bactéries probiotiques du genre Akkermansia (23). Autrement dit, selon le profil du microbiote d’une personne, le sulfate de chondroïtine pourrait avoir soit des effets positifs, soit négatifs.
En conclusion, la santé du microbiote et l’arthrose semblent bien liées, directement (par la composition du microbiote) et indirectement (via les différents facteurs de risque de l’arthrose).
En revanche, il est encore trop tôt pour savoir quel type d’intervention sur le microbiote pourrait permettre d’améliorer significativement les symptômes de l’arthrose, même si prendre du lait fermenté semble intéressant en cas d’arthrose du genou selon la seule étude existant sur le sujet. Prendre des compléments de probiotiques contenant du Lactobacillus casei peut aussi être tenté, essentiellement sur la base des études animales. À associer à de la glucosamine et de l'harpagophytum pour un effet antidouleur (et toujours après avis médical).
Pour aller plus loin, lire Arthrose les solutions naturelles et Comment restaurer son microbiote (abonnés)
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