Jérémy Anso : «Beaucoup de messages de santé publique ne reposent pas sur de la bonne science»

Par Priscille Tremblais Publié le 06/12/2018 Mis à jour le 06/12/2018
Point de vue

Dans Santé, mensonges et (toujours) propagande, Jérémy Anso montre que de nombreuses recommandations nutritionnelles officielles sont douteuses. En cause : des études scientifiques perverties par l’industrie agro-alimentaire et le manque d’indépendance de certains experts.

LaNutrition.fr : Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser aux liens d’intérêt entre industriels, scientifiques et experts officiels ?

Jérémy Anso : Je me suis d’abord intéressé à l’impact de l’alimentation sur ma santé. Ensuite, je me suis penché  sur les conseils officiels, les grandes recommandations de santé publique. Comme j’ai une formation scientifique, j’ai regardé l’origine de ces recommandations, c’est-à-dire les études scientifiques sur lesquelles elles s’appuient. Et c’est là que j’ai découvert que l’écrasante majorité des études est financée par les industriels, et qu’en plus ils rémunèrent des scientifiques pour les mener – et les médiatiser. Cerise sur le gâteau : les experts de santé publique entretiennent eux aussi, et dans des proportions inquiétantes, des liens d’intérêt avec les industriels. Pour toutes ces raisons, beaucoup de recommandations de santé publique ne reposent pas sur de la bonne science, ce qui explique en partie pourquoi elles ne donnent pas de bons résultats.

Avez-vous des exemples ?

Prenez la fameuse injonction de consommer 3 à 4 produits laitiers par jour. Les preuves scientifiques, rassemblées dans mon livre, sont devenues si nombreuses contre cette recommandation, que même l’Anses, l’agence de l’alimentation, a proposé il y a quelques mois « seulement » 2 produits laitiers par jour. Il y a aussi la lutte contre l’obésité et le surpoids. J’y consacre un chapitre de mon livre. On voit bien que les mesures prises depuis près de 18 ans ont globalement échoué. Même si l’obésité est multifactorielle, le Programme national nutrition santé n’a clairement pas actionné les bons leviers. Et que dire des conseils alimentaires aux diabétiques de type 2 ? Selon les autorités sanitaires, un diabétique ne doit pas forcément changer son alimentation, les féculents sont quasi idolâtrés et tous mis dans le même panier. C’est une grossière erreur biologique et médicale. Nous avons 40 ans de retard pour ce qui est de la gestion de ce diabète et la qualité de l’information que l’on donne aux malades.

De quelle manière l’industrie agro-alimentaire pèse-t-elle sur l’élaboration de certaines études scientifiques ?

En premier lieu, elle met de l’argent sur la table pour financer ses propres études. Les sommes sont colossales et surpassent les maigres financements publics. C’est déjà un premier problème puisqu’elle pourra saturer la littérature scientifique d’études réalisées par elle, donc largement favorables à ses produits. L’industrie agro-alimentaire s’entoure de scientifiques et médecins qui lui sont redevables parce qu’ils ont reçu des milliers d’euros en avantages, repas ou frais d’hospitalité ou en services rendus comme consultants, orateurs ou conseillers scientifiques, ou encore parce que leur carrière et leur visibilité a été favorisée par ces liens. Entendons-nous bien, toutes les études financées par l’industrie agro-alimentaire ne sont pas à jeter mais tout sera fait, de la sélection des participants au choix des paramètres étudiés, en passant par les analyses statistiques pour obtenir le résultat qu’elle désire. Et quand les résultats sont négatifs, les études ne sont souvent pas publiées.

Pouvez-vous nous donner un exemple d’aliment impacté par ce type de stratagème ?

L’industrie du chocolat s’efforce depuis des années de montrer les effets bénéfiques des flavonoïdes, des antioxydants présents dans le cacao, sur la santé, pour justifier la consommation de chocolat. Y compris celle des barres industrielles ultra transformées qui ne contiennent pratiquement plus de cacao ! Dans mon livre je montre en quoi cet activisme a réussi à transformer l’image du chocolat dans l’esprit des journalistes et des consommateurs : d’une friandise, c’est devenu un superaliment ! Mais pour obtenir les effets que font miroiter les études, il faudrait en consommer plusieurs kilos.

Vous avez enquêté sur de nombreuses pratiques des industriels. Est-ce qu’une découverte vous a plus surpris que les autres ?

Franchement, j’aurais du mal à en choisir une, tellement les surprises dans ce domaine sont nombreuses. Mais lire que Coca-cola avait versé environ 255 000 euros entre 2012 et 2014 à la Fédération française des diabétiques et participé à l’édition du Guide diététique des diabétiques reste une découverte qui marque. Entretemps le site Internet de la fédération a subi une refonte et les preuves de ce conflit d’intérêt ont été effacées.

L’obligation de déclaration publique d’intérêts et de communication des avantages perçus par un médecin a-t-elle changé quelque chose ?

Absolument pas, puisque ces obligations ne concernent que les liens avec l’industrie pharmaceutique. Les médecins et chercheurs liés à l’industrie agro-alimentaire ne sont toujours pas tenus d’en faire état !

Existe-t-il des signaux d’alarme qui peuvent alerter les citoyens lambda d’un possible conflit d’intérêt ?

D’expérience, quand un médecin s’exprime dans les médias pour défendre un aliment ou une filière, qu’il s’agisse des produits laitiers ou des produits céréaliers, en fustigeant les soi-disant « rumeurs », et les « charlatans » ou « pseudoscientifiques » qui les colporteraient, cela cache souvent un lien d’intérêt avec cet aliment ou cette filière. D’une manière générale, tout avis peu nuancé, trop dogmatique doit alerter. Pour vérifier les éventuels liens d’intérêt on peut effectuer des recherches sur Internet en utilisant comme mots-clés le nom du médecin associé à ceux des plus grandes firmes agro-alimentaires ou pharmaceutiques.

Que faudrait-il faire selon vous pour que la situation actuelle s’améliore ?

Il faudrait rendre obligatoire la déclaration publique des liens d’intérêt avec l’industrie agroalimentaire. C’était là une demande formulée par Maître Isabelle Robard, qui a co-écrit le premier Santé, mensonges et propagande en 2004, mais elle est restée lettre morte. En attendant, les médias ne devraient pas donner la parole à un expert sans mentionner ses éventuels liens d’intérêt. Concernant l’expertise publique, le contrôle des conflits d’intérêts existe mais il montre ses limites. On trouve encore aujourd’hui des recommandations officielles écrites par des experts non indépendants, et qui ont échappé à tous les contrôles en place. Il faut impérativement une entité indépendante qui veille à la sélection impartiale des experts et des professionnels de santé en écartant ceux avec des conflits d’intérêts. Un déontologue ne suffit pas. C’est un leurre. Cette entité devra être capable d’enquêter sur les experts qu’elles rencontrent puisque nous savons que nombreux sont ceux qui « oublient » ou omettent de déclarer des liens d’intérêts significatifs.

Pour en savoir plus, lire Santé, mensonges et (toujours) propagande de Jérémy Anso

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